Quand j'avais fait connaissance avec Marguerite, elle habitait une sordide chambre d'hôtel garni et ne possédait qu'un peu de linge, la pauvre robe qu'elle avait sur le corps, et cet horrible chapeau à plume rose qui l'affichait dans les bals publics. Pour l'habiller plus décemment, pour lui faire un petit trousseau, j'avais sacrifié toutes mes économies et je m'étais même endetté. Son désordre, son manque de soins, les nouvelles dépenses que je fis pour la distraire, pour la mener au spectacle, au café-concert,—j'avais peur qu'elle ne me quittât par ennui,—achevèrent rapidement ma ruine. J'étais en retard avec tous les fournisseurs; je devais des sommes assez rondes à plusieurs de mes camarades. Mais je ne confiais pas mes soucis à Marguerite.

A quoi cela m'eût-il avancé? Elle m'aurait dit encore, je le prévoyais, de sa voix douce et résignée: «Que veux-tu que j'y fasse?... Séparons-nous.» Je m'efforçais donc de ne pas penser à la catastrophe certaine, feignant l'insouciance auprès de ma maîtresse, faisant avec elle une partie de plaisir dès que j'avais quelque argent; mais, au fond du coeur, j'étais épouvanté de l'avenir.

Tous les hommes dans une position désespérée sont tentés de demander des ressources au jeu. Je le fus d'autant plus facilement que les commis du «Petit-Saint-Germain» parlaient constamment devant moi de leurs gains et de leurs pertes aux courses de chevaux qu'ils suivaient avec passion. Un jour, le chef du rayon des soieries, dont jusque-là les paris avaient été très heureux, affirma qu'il avait sur le résultat des prochaines courses d'Auteuil un renseignement excellent, donné par un jockey, un «bon tuyau», comme on dit dans l'argot spécial des bookmakers. D'après ce «tuyau», Grain-de-Sel, un cheval inconnu, remporterait le prix principal, et ceux qui parieraient pour lui gagneraient dix fois leur mise. Vainement le second vendeur des lainages vantait-il les performances du cheval favori, Sept-de-Pique, l'autre n'en voulait pas démordre et racontait, avec des airs mystérieux, une assez sale intrigue d'écurie où des sportsmen fameux étaient mêlés et qui devait donner la victoire à Grain-de-Sel.

Tant d'assurance me troubla.

—«Si j'avais encore,—me dis-je,—le billet de cinq cents francs qui était dans mon secrétaire quand Marguerite est venue habiter avec moi, je le risquerais certainement... Dix fois la mise! Cinq mille francs!... Ce seraient toutes mes dettes payées, et la tranquillité, l'aisance, la paisible possession de Marguerite pour de longs mois.»

Mais il n'y avait que deux louis dans mon porte-monnaie. Je chassai donc ce rêve absurde en haussant les épaules.

J'avais promis à Marguerite, malgré ma pauvreté, de la conduire ce soir-là aux Folies-Bergère, où de très étranges clowns faisaient fureur. Nous y allâmes à pied, bras dessus bras dessous, pour épargner le prix d'un fiacre, et nous passâmes sous les galeries du Palais-Royal. Marguerite n'eût pas été femme si elle n'avait point fait deux ou trois haltes devant les vitrines des bijoutiers. Elle me montra un mince porte-bonheur orné de diamants qui excitait sa convoitise.

—«Dis donc, combien ça peut-il coûter, ce petit bracelet?

—Eh! eh!—répondis-je,—une cinquantaine de louis... Pas moins.»

Elle s'éloigna de la vitrine, lentement, avec un long regard de regret.