La redoutable épreuve de l'impression ne leur fut pas favorable, du moins aux yeux des véritables connaisseurs. Tout nus sur le papier blanc, dépouillés de la chaleur artificielle dont les échauffait la voix de baryton de Marius, ils apparurent tels qu'ils étaient en réalité, froids comme cadavres et creux comme radis. Malgré les nombreuses réclames obtenues par l'auteur, qui se multiplia et fit «donner» tous les journalistes nés au delà de la Loire, l'infortuné libraire, qui avait eu la témérité d'imprimer les Poèmes Béarnais à ses dépens, n'en vendit pas deux cents exemplaires sur mille.
Marius Cabannes souffrit beaucoup, sans doute, de cet insuccès; mais il eut l'adresse de s'en servir, de s'en faire même une parure. Il alla plus que jamais dans le monde, où il affectait la fière mélancolie du poète méconnu et où il accusait la société moderne d'une cruelle indifférence pour le grand art. Souriant avec amertume quand on lui demandait de dire quelques vers, il se faisait beaucoup prier, cédait toujours néanmoins, et grâce à son admirable organe et à son talent d'acteur, il animait un de ses froids poèmes, lui «faisait un sort», comme on dit dans l'argot des coulisses, et forçait les applaudissements. De cette façon, Marius finit par se constituer un groupe d'admirateurs, peu nombreux, mais enthousiastes, composé de ceux qui n'avaient pas lu ses vers et les lui avaient seulement entendu réciter.
Les femmes, séduites par son joli visage, à qui la tristesse allait bien, le plaignirent et s'intéressèrent à lui. Il élargit le cercle de ses connaissances, assista, silencieux et l'oeil fatal, à beaucoup de dîners en ville, obtint de l'avancement à son ministère, fut aimé d'un bas-bleu qui avait de l'influence. L'Académie française, bonne et indulgente personne, accorda l'un de ses prix aux Poèmes Béarnais, que le secrétaire perpétuel, dans son aimable discours, appela un «bel effort.» Bref, sans parvenir à la notoriété, Marius se créa tout doucement une petite réputation latente, et tira tout le parti possible de son piteux livre.
Il eut le grand tort, au bout de trois ans, d'en mettre au jour un second. Ses Pyrénéennes furent trouvées, par les gens de goût, encore plus vides et plus ennuyeuses que les Poèmes Béarnais. Peu ou point de réclames. Cette fois, les camarades de la presse firent la sourde oreille aux sollicitations de Marius. On commençait même, dans les salons littéraires, à se moquer un peu de celui qu'on appelait «le beau diseur», et les malveillants murmuraient déjà les mots fâcheux de «raté» et de «fruit sec», lorsque, brusquement, deux mois après l'échec radical de ses malencontreuses Pyrénéennes, Marius Cabannes publia ce pur et délicat chef-d'oeuvre qui a nom: Lettres d'Amour.
L'étonnement fut immense. Il n'y avait pas à dire, mon bel ami, depuis la Religieuse Portugaise et Mlle de Lespinasse, on n'avait rien lu de plus sincère, de plus touchant, de plus passionné. Ce n'était pas l'insupportable roman par lettres.—Non! trop éloquente Julie de Rousseau. Non! Corinne à turban.—C'était bien plus simple que cela.
Une très pauvre sous-maîtresse, gagnant son pain dans une institution de jeunes demoiselles, n'avait qu'une demi-journée de liberté par semaine; cette demi-journée, elle la passait avec son amant, un étudiant-poète aussi pauvre qu'elle, vivant dans un taudis du quartier latin; et, follement amoureuse, pensant à lui sans cesse, elle lui écrivait, dans le silencieux ennui de la classe, devant les fillettes penchées sur leurs devoirs. La correspondance ne durait pas longtemps. Quelques mois à peine. Elle commençait le lendemain du jour où l'imprudente enfant avait donné son coeur et le reste,—quel sublime cri d'amour! quel hymne de joie!—et elle finissait par le douloureux et suprême appel de l'abandonnée qui va mourir de l'abandon. Quarante lettres, voilà tout. Mais quel livre! La vérité même, une tranche toute saignante de la vie. Et le style! Fougueux, emballé, incorrect, mais avec des trouvailles divines, des coups de génie féminin, et coulant sur la page, pur et chaud comme le sang d'une veine coupée.
Quel bruit dans le Landerneau littéraire! Marius Cabannes fut illustre en quinze jours. A la bonne heure, disait-on à la brasserie où se réunissaient les jeunes naturalistes, voilà du «coudoyé», du «sous les yeux». Exquis! délicieux! chantaient les femmes du monde, dans les thés de cinq heures. Le nouveau Planche de la «Revue» avait sans retard maçonné un article, ponctué de «que si» et de «tout de même que», dans lequel il plaçait le «livre récent» entre la Princesse de Clèves et Manon Lescaut; et, en descendant l'escalier de l'Institut au bras d'un confrère, Jean Borel, le vieux critique aveugle, qui s'était fait lire la veille les Lettres d'Amour, s'écriait: «Attention! Voilà un écrivain!» du ton dont il eût entonné le Nunc dimittis. Les «déliquescents» eux-mêmes, tout en regrettant, dans le livre frais éclos, l'absence complète de symbolisme, étaient légèrement troublés.
Seuls, quelques esprits chagrins se demandaient avec stupéfaction comment un poète aussi mécanique, aussi médiocre que Marius Cabannes, avait pu écrire ces pages de feu, où tout le coeur d'une femme était deviné. Quoi! On était, la veille, un versificateur, un «livresque», un rhétoricien, on cuisinait des descriptions à la sauce moderne, à peu près comme un abbé Delille qui aurait lu Victor Hugo, et puis,—changement à vue!—du jour au lendemain, parce qu'on avait lâché les vers pour la prose, on trouvait du premier coup l'originalité, l'émotion, la vie, les cris du coeur? Allons donc! Ce n'était pas possible. Il y avait quelque chose là-dessous.
Ce n'était pas possible, en effet, et voilà tout le mystère. Les Lettres d'Amour n'étaient pas de Marius Cabannes.
Peu de jours après son arrivée à Paris, un dimanche, par une de ces claires matinées du milieu de l'automne où l'on se meut à l'aise dans une atmosphère très douce, Marius se promenait dans le jardin du Luxembourg. Malgré la beauté du jour et de l'heure, il était triste. Des quelques personnes à qui il était recommandé et chez qui il avait déposé ses lettres d'introduction, aucune ne lui avait encore donné signe de vie, et des quatre-vingts francs, son unique capital, qu'il possédait en débarquant, il ne lui restait plus que trois pièces de cent sous. Voulant épargner ses dernières cartouches, il avait déjeuné sur le pouce, tout en flânant le long des terrasses, d'un bout de saucisson et d'un morceau de pain, et, comme il lui restait une boule de mie, il était venu jusqu'au bord du bassin et il endettait le reste de son pain aux cygnes.