—Eh bien, venez donc voir ça... Je vous assure, ça vaut le voyage... Adieu.»

César Maugé mentait. Il avait si bien vu Sylvandire dans la Petite Baronne, qu'il songeait à lui confier un rôle; mais il n'était pas encore tout à fait décidé et il craignait de se compromettre.

La vérité, c'est que, depuis deux mois, tout le public était amoureux de la grande coquette, qui, chaque soir, opérait ce miracle de remplir l'Odéon de jeunes «clubmen» en gilets à coeur. Cet engouement du Paris blasé—légitime, par hasard, car Sylvandire est une fille atroce, mais une exquise comédienne,—était surtout causé par le regard dont elle soulignait le mot «peut-être» à la fin du troisième acte de la Petite Baronne. Ce regard, chef-d'oeuvre de perversité et de «bovarisme», ce regard qui exprimait et résumait toute la poésie malsaine de l'adultère, avait suffi pour transformer le provincial Odéon en rendez-vous élégant, en centre de la «haute vie». Surpris d'abord et ahuri par le succès, le directeur n'avait pas tardé à reprendre ses esprits et s'était mis à la hauteur de la situation. Pour remplir les longs entr'actes de la Petite Baronne,—la pièce, jolie d'ailleurs, se composait de quatre petits tableaux, de vingt-cinq à trente minutes chacun,—il avait rétabli l'orchestre; non le vieil orchestre odéonien qui râpait des valses surannées, mais un double quatuor de virtuoses choisis, jouant avec un ensemble parfait un peu de bonne musique et berçant les conversations des mondaines, en train de picorer des fruits glacés dans leurs loges, au gazouillement des fauvettes d'Haydn et des rossignols de Mozart.—S'il n'eût pas tremblé pour sa subvention et redouté la commission du budget, ce directeur, à qui les fumées du succès montaient à la tête, aurait fait imprimer sur son affiche,—sur la grave et classique affiche de l'Odéon,—pour mieux annoncer le «clou» de la Petite Baronne: «Tous les soirs, à onze heures moins un quart, le «regard» de Mademoiselle Sylvandire.»

Or, le jour de la «soixante-cinquième», la comédienne était en train de faire son changement du «trois»,—l'acte du regard,—et la délicieuse brune, épaules et bras nus, baissait la tête pour enfiler la robe que lui présentait l'habilleuse, lorsque César Maugé entra dans sa loge, brusquement, ayant à peine frappé à la porte.

L'actrice poussa un petit cri. Mais l'auteur dramatique—une vieille connaissance—la baisa sur le croquant de l'oreille, par égard pour le maquillage; puis, après avoir allumé un cigare au bec de gaz de la toilette, il se laissa tomber sur le canapé, ôta son chapeau, et, tournant ses yeux d'acier vers la comédienne:

«Sylvandire,—lui dit-il,—veux-tu jouer ici le premier rôle de ma nouvelle pièce?... Oui, celle que je destinais au Vaudeville?»

Autant aurait valu demander à un desservant de village s'il voulait être pape.

Sylvandire eut un éblouissement. Laissant la robe béante sur les bras tendus de l'habilleuse, elle sauta sur le canapé auprès de l'auteur célèbre, lui jeta les bras au cou, et, presque nue, la gorge hors du corset, ouvrant dans un sourire libertin la grenade mûre de sa bouche, elle s'écria:

«Si je veux!»

Mais, le lâchant aussitôt et s'éloignant de lui d'un bond, elle ajouta, d'une voix froide: