En écoutant le docteur, Félix Travel renaît à l'espoir.

Oui, le Midi, le repos dans un doux climat où l'on respire la vie et la santé, les lentes promenades avec la caresse du soleil sur les épaules. Oui, c'est cela, c'est bien cela qu'il lui faut.

—«Et quand pourrai-je me mettre en route?—demande-t-il vivement.

—Mais tout de suite, dans trois ou quatre jours. J'irai vous installer moi-même en wagon... Et, puisque vous vous arrêterez un peu à Perpignan, pour vous reposer du voyage, qui est long, je vous donnerai un mot d'introduction pour une brave dame que j'ai soignée, il y a quelques années, et tirée, ma foi, d'un assez mauvais pas. Oh! ce ne sera pas très amusant pour vous. La comtesse de Pujade est une grande dévote, je vous en préviens, et sa fillette, qui doit porter aujourd'hui des jupes longues, va certainement plus souvent à la messe qu'au bal. N'importe! je vous adresse à de bonnes femmes, qui pourront vous être utiles à l'occasion.»

Vite, une malle, des couvertures! Cette perspective d'un prochain voyage a tout à fait remonté le moral du convalescent. Il lui semble qu'il n'a plus qu'à partir pour être guéri. Ne va-t-il pas mieux déjà? Aujourd'hui il est resté levé assez longtemps, il a rouvert son piano, causé presque gaîment avec des amis qui le visitaient. Les forces lui reviennent, positivement. Il est en état de supporter les vingt heures d'express. Enfin! le voilà bien commodément installé dans un compartiment de première classe, la bouillotte sous ses pieds, un plaid sur ses genoux, avec tout ce qu'il lui faut dans son sac de cuir, un roman anglais, du vin de Bordeaux, des sandwiches.

—«En voiture! en voiture!» crient les hommes d'équipe, sur le quai de la gare d'Orléans.

Et le docteur Damain, le vieil ami de Félix, l'embrasse, lui serre la main une dernière fois.

—«Prenez bien garde aux courants d'air... Bon voyage!»

Le train s'ébranle, très doucement d'abord, fait résonner les plaques tournantes, puis, tout de suite, accélère sa marche, prend son furieux galop ferré. Déjà il a jeté ses gros flocons de fumée aux fenêtres des faubourgs, où sèchent des linges, il a franchi le rempart à l'herbe pelée, laissé derrière lui les jardins maraîchers de la banlieue; et Félix Travel, essuyant de temps en temps la buée de la vitre avec son gant, éprouve une joie enfantine à voir de la vraie campagne, les champs d'un vert sombre où fondent les dernières neiges et d'où s'envolent des bandes de corbeaux, les collines lointaines dans la brume, les vastes espaces du ciel gris de Février. Il ne tousse pas, il ne souffre plus. Dans l'après-midi, après qu'on a passé la Loire et ses bancs de sable, tandis qu'on court à travers les grands châtaigniers sans feuilles et les robustes paysages du Poitou, voici que, dans les nuages, apparaissent les cotillons bleus, et que toute la nature se met à sourire. A Bordeaux, c'est le beau temps tout à fait; et dans la rade, un instant aperçue, le soleil, qui se couche dans un ciel pur, dore les vergues des navires. Distrait et excité par le voyage, Félix a oublié ses angoisses de malade; il se sent léger, comme poussé par le vent de l'espérance.

Après avoir dîné à la gare Saint-Jean, il s'endort d'un profond sommeil dans une voiture de la ligne du Midi. A peine est-il troublé deux ou trois fois pendant la nuit par des voix de cuivre, des creux du midi, qui crient: «Toulouge» ou «Montoban.» C'est seulement le lever du soleil qui le réveille, une aurore splendide, une gerbe de diamants qui éclate et jaillit dans l'azur. Cette fois, il y est, dans le Midi, et pour de bon; il peut baisser la glace, aspirer l'air chaud, regarder, avec l'étonnement de l'homme du Nord, le feuillage en demi-deuil des oliviers et les routes sèches où courent des trombes de poussière blonde. Enfin le conducteur du train annonce, en ouvrant les portières: «Perpignein!... Perpignein.» On est arrivé.