[1] Œuvres de la Motte, discours sur la fable, tome IX, pag. 22 et suiv.
Vous exigerez peut-être de moi, en me voyant critiquer avec tant de sévérité les définitions, les préceptes donnés sur la fable, que j'en indique de meilleurs: mais je m'en garderai bien, car je suis convaincu que ce genre ne peut être défini et ne peut avoir de préceptes. Boileau n'en a rien dit dans son Art poétique; et c'est peut-être parce qu'il avait senti qu'il ne pouvait le soumettre à ses lois. Ce Boileau, qui assurément était poète, avait fait la fable de la Mort et du Malheureux en concurrence avec La Fontaine. J. B. Rousseau, qui était poète aussi, traita le même sujet. Lisez dans M. d'Alembert[2] ces deux apologues comparés avec celui de La Fontaine; vous trouverez la même morale, la même image, la même marche, presque les mêmes expressions; cependant les deux fables de Boileau et de Rousseau sont au moins très-médiocres, et celle de La Fontaine est un chef-d'œuvre.
[2] Histoire des membres de l'académie française, tome III.
La raison de cette différence nous est parfaitement développée dans un excellent morceau sur la fable, de M. Marmontel[3]. Il n'y donne pas les moyens d'écrire de bonnes fables, car ils ne peuvent pas se donner; il n'expose point les principes, les règles qu'il faut observer, car je répète que dans ce genre il n'y en a point: mais il est le premier, ce me semble, qui nous ait expliqué pourquoi l'on trouve un si grand charme à lire La Fontaine, d'où vient l'illusion que nous cause cet inimitable écrivain. «Non seulement, dit M. Marmontel, La Fontaine a ouï dire ce qu'il raconte, mais il l'a vu, il croit le voir encore. Ce n'est pas un poète qui imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante; c'est un témoin présent à l'action, et qui veut vous y rendre présent vous-même: son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce qu'il a d'imagination, de mémoire, de sentiment, il met tout en œuvre, de la meilleure foi du monde, pour vous persuader; et c'est cet air de bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses avec les plus petites, c'est l'importance qu'il attache à des jeux d'enfans, c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin et une belette, qui font qu'on est tenté de s'écrier à chaque instant, Le bon homme! etc.»
[3] Élémens de littérature, tome III.
M. Marmontel a raison: quand ce mot est dit, on pardonne tout à l'auteur, on ne s'offense plus des leçons qu'il nous fait, des vérités qu'il nous apprend; on lui permet de prétendre à nous enseigner la sagesse, prétention que l'on a tant de peine à passer à son égal. Mais un bon homme n'est plus notre égal: sa simplicité crédule, qui nous amuse, qui nous fait rire, le délivre à nos yeux de sa supériorité; on respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qu'il nous donne; on peut l'admirer et l'aimer sans se compromettre.
Voilà le grand secret de La Fontaine, secret qui n'était son secret que parce qu'il l'ignorait lui-même.
Vous me prouvez, lui répondis-je assez tristement, qu'à moins d'être un La Fontaine il ne faut pas faire de fables; et vous sentez que la seule réponse à cette affligeante vérité c'est de jeter au feu mes apologues. Vous m'en donnez une forte tentation; et, comme dans les sacrifices un peu pénibles il faut toujours profiter du moment où l'on se trouve en forces, je vais, en rentrant chez moi...
Faire une sottise, interrompit-il; sottise dont vous ne seriez point tenté, si vous aviez moins d'orgueil d'une part, et de l'autre plus de véritable admiration pour La Fontaine.
Comment! Repris-je d'un ton presque fâché, quelle plus grande preuve de modestie puis-je donner que de brûler un ouvrage qui m'a coûté des années de travail? Et quel plus grand hommage peut recevoir de moi l'admirable modèle dont je ne puis jamais approcher?