—Je n’y vois plus, dit-il. Demain, je terminerai cet ouvrage... Maintenant, c’est drôle, il me vient tout d’un coup des idées pour la chanson. C’est comme ça, ce travail de tête: encore qu’on n’y pense pas, on y pense, et la besogne se trouve quelquefois très avancée, quand on désespérait de la finir. Croirais-tu, pétiot, que, tandis que je te baillais mes raisonnements sur Notre-Dame de Cavimont, le second couplet de la chanson se fabriquait tout seul dans ma cervelle?...
Il s’arrêta, se tiraillant les deux oreilles. Un moment, il demeura immobile, la tête basse, les yeux attachés au sol. Moi, je le regardais, saisi d’une crainte respectueuse.
—C’est cela... Je le tiens! s’écria-t-il enfin. Fillot, courons à l’encre et au papier: le deuxième couplet est trouvé!
Nous nous précipitâmes vers la maison.
Quel agréable petit lit me prépara l’ermite, douillet, chaud, sentant la lavande et le romarin! Au lieu de paille de maïs, la paillasse ne contenait que de la fougère, mais elle me parut si mollette! Ah! comme j’y dormis! Décidément, en dépit des malencontres de mon arrivée, il faisait bon vivre à Saint-Michel, et Barnabé Lavérune était bien le meilleur des Frères libres de Saint-François.
Nous passâmes toute cette nouvelle journée et les trois quarts de la suivante à rimer, Barnabé et moi, en l’honneur de Juliette Combal. Pour la troisième strophe de sa singulière pastorale, ayant eu occasion de fournir au poète, qui daigna recourir à moi, deux rimes qu’il put utiliser, je devins incontinent son collaborateur. Je me fusse passé de cet honneur insigne, car désormais je fus privé de tout amusement. Baptiste, avec qui j’avais repris mes courses folles sur le plateau, dans le verger, à travers la prairie, me regardait d’un œil triste tenant entre mes deux mains mon front obsédé. Que de fois la pauvre bête dut, comme moi, envoyer la muse rustique à tous les diables. Mais, harponné par le Frère, lequel avait l’inspiration terrible, je fus tenu de me mettre l’esprit à la torture, et, malgré que j’en eusse, de rimailler jusqu’à la fin.
Ce fut seulement le jeudi, à six heures du soir, que, sur une belle feuille blanche, j’écrivis la cinquième et dernière strophe de notre poème.
—Maintenant tu peux aller sonner l’Angelus! me dit le Frère.
Et il entonna:
«Adoremus in æternum...»