Cependant, bien que la présence de tant d’oiseaux alertes, en quête de leur repas du soir, m’annonçât que l’heure était déjà avancée, je ne pouvais me décider à quitter mon réduit agreste, à la frontière extrême du verger. Où irais-je, d’ailleurs? Rentrerais-je à l’ermitage? Cette perspective, sans m’effrayer autant qu’on pourrait le croire, me souriait médiocrement. Partirais-je pour les Aires, maintenant que, remis de mon trouble par un sommeil réparateur, je ne devais plus hésiter à en découvrir le chemin sous bois? Je ne savais me résoudre à rien. En attendant de prendre un parti, dans la demi-somnolence où se complaisait mon âme, je m’intéressais à tout ce qui se passait sur le plateau.

Après les oiseaux se chamaillant pour des bourgeons, des fleurs, des bouts d’herbe verte, des touffes de séneçon, de vieilles baies de genévrier desséchées découvertes sous l’arbuste qui faisait peau neuve, les arbres attirèrent mon attention. La plupart des troncs étaient tordus, déjetés, rogneux. Les branches, inclinées presque toutes dans la direction du midi, avaient des attitudes éplorées qui dénonçaient les luttes soutenues avec acharnement. Se pouvait-il, en effet, que le vent, les ayant à ce point infléchies, ne les eût pas du même coup emportées? Sans doute la roche dure, après avoir reçu ces hôtes malgré elle, habituée désormais à leur ombrage, se refusait-elle à les laisser partir et les retenait-elle par toutes les racines et par tous les fils. Le fait est que ces amandiers, ces pommiers, ces sorbiers, ces cerisiers, qui, le matin, étincelaient dans tout l’éclat de leur floraison blanche et rose, paraissaient, ce soir, à mesure que l’ombre les envahissait, singulièrement tristes et nus. Une chose me frappa: les fleurs, qui, dans les ténèbres commençantes, brillaient comme autant de lumières, au moment où les derniers rayons quittaient le plateau, s’éteignirent soudainement.

Je me levai surpris, amenai à moi une branchette d’amandier et regardai. Les corolles, repliant leurs folioles éclatantes, venaient toutes de se refermer. Je dirigeai un œil irrité vers Caroux. Jamais cet énorme bloc de granit brun, que la main de Dieu roula dans la vallée d’Orb comme un nœud tout-puissant pour attacher la montagne à la plaine, ne mérita mieux que ce jour-là son nom de Caroux, tête rouge, caput rubrum. Le soleil couchant l’embrasait tout entier, vermillonnant ses crêtes dentelées, faisant resplendir ses crevasses, ses précipices, allumant par milliers des incendies à ses flancs rugueux. Tout d’un coup, l’astre tomba derrière la montagne, et la nuit, l’odieuse nuit, tira son rideau sur les cieux.

—O Marianne! Marianne! êtes-vous au moins arrivée à Éric! m’écriai-je, saisi d’une émotion subite.

Sans savoir pourquoi, j’éclatai en sanglots.

—Eh bien! eh bien! mon garçonnet, que veut dire tout ceci? s’écria, dans le silence du plateau où les oiseaux ne bougeaient plus, la grosse voix de Barnabé.

Je me retournai et vis le Frère. Assis à vingt pas de moi, au beau milieu de l’allée principale du verger, il tordait entre ses doigts agiles de longues tiges d’osier blanc.

—Quelque abeille t’a donc piqué, que tu pleures comme un robinet de fontaine? me dit-il, riant de ce rire franc, communicatif, qui me réjouissait autrefois, et que je ne lui connaissais guère depuis ma venue à Saint-Michel.

—Je pensais à Marianne, à notre Marianne du presbytère, balbutiai-je.