—Merci, Marianne.

Je pris le paquet.

—Je dois te prévenir, mon enfant, poursuivit-elle, que Barnabé est un peu porté sur sa bouche, le brave homme! Peut-être serait-il sage à toi de compter les billes de ton chocolat, et, chaque fois qu’il te sera arrivé d’en manger une, tu diras, sans avoir l’air d’y toucher, car il ne conviendrait pas de fâcher le Frère: «Barnabé, il m’en reste dix billes... Barnabé, il ne m’en reste plus que deux billes.» Si tu agis avec cette prudence, il n’osera pas entamer tes provisions.

—Alors vous croyez, Marianne, qu’il serait capable?...

—Oh! je ne voudrais pas faire de jugement téméraire; mais il a la dent si cruelle, le Frère! On ne pourrait croire ce qu’il a dévoré à la cure, durant la maladie de ton oncle. Il n’était jamais rassasié. Ah! comme notre jambon s’en allait! J’en pleurais. Chaque matin, il y pratiquait des entailles où l’on aurait logé les deux poings. J’avais toujours envie de lui crier comme ça: «Voulez-vous le laisser à la fin des fins!» Mais je n’osais pas, de peur de contrarier M. le curé. Et puis, afin qu’on l’aidât à retourner notre pauvre malade dans son lit, n’eut-il pas l’idée d’appeler chez nous le frère Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël! Ce fut le tour de notre cave, par exemple! Ils buvaient tous les deux, ils buvaient comme de vrais moucherons de vendange. Ils n’épargnèrent même pas le vin vieux! Est-ce que M. Combal, est-ce que Simon Garidel, est-ce que son fils Simonnet, qui sont les amis de la maison, n’auraient pas donné un coup de main par ici? Quel besoin avions-nous du frère Barthélemy, de Saint-Raphaël, pour nous avaler tout vifs?...

—Soyez tranquille, Marianne, je mènerai les choses d’après vos recommandations.

Silencieux, nous nous regardâmes pendant quelques minutes.

—Maintenant, reprit la vieille, les mains croisées sur ses genoux et comme se parlant à elle-même, moi je pars pour Eric-sous-Caroux. Ciel du bon Dieu! cela est-il possible qu’à soixante ans passés je retourne voir le pays de mon enfance? C’est à Eric que je naquis, un jour de Noël, dans une pauvre cabane, contre de gros rochers... Puis, toute jeunette, je fus placée chez M. Bergon pour garder ses ouailles dans la prairie. Enfin, étant un peu plus en taille et en force, je devins pastoure à la ferme des Ormes, près de Douch. Quel temps! Vous êtes heureux, les enfants tout de même comparés aux vieux comme moi...

Elle s’interrompit.