—M. le bourreau? répéta le Frère, dont une terreur écrasante bouleversait de nouveau les idées.

—Oui, M. le bourreau, répéta énergiquement Venceslas Labinowski.

Barnabé, terrassé par ce coup de massue, s’étendit de tout son long, les quatre membres inertes, les yeux morts, vitreux, la bouche contractée par un intraduisible désespoir. Il se retourna brusquement, enfouit son visage dans la paille profonde et recommença ses sanglots, pareils à des hurlements.

Ce campagnard effronté, volontaire, cynique, violent jusqu’à la férocité, était vaincu. La structure puissante de sa machine, bâtie à chaux et à sable, arc-boutée des muscles d’un centaure, avait fait jusqu’ici toute l’audace de l’ermite, et, cette audace mise à néant par une défaite imprévue, il ne lui restait plus aucun ressort. Les sentiments qui, même quand le monde entier l’écrase, restent l’honneur de la nature humaine, en affirmant chez elle la prédominance d’un principe indestructible, divin: la fierté, le courage, cette noblesse de l’attitude, preuve manifeste qu’il ne dépend pas des hasards de la vie de nous abaisser jusqu’au niveau de la brute, étaient inconnus de Barnabé. Venceslas Labinowski, malgré les crimes qui le chargeaient, soit par quelque finesse de son organisme, soit par quelque culture dont autrefois dans son pays il avait enrichi son esprit, percevait la pleine sensation de sa dignité. Mais le Frère de Saint-Michel était le paysan grossier, avide seulement d’argent et de mangeaille, sourd aux voix élevées de l’âme, courageux tant qu’il avait été le plus fort, amoindri, déprimé, bas, abject, dès qu’une force supérieure, le saisissant au collet, lui faisait ployer les genoux.

—Pétiot, mon pétiot, barbouilla-t-il, m’appelant.

Je m’approchai.

—Il ne m’arrivera rien de bon, mon pétiot, je le crains. Mais tu sauveras mon trésor de Saint-Michel pour Félibien, n’est-il pas vrai?... Oh! je demande bien pardon à ton oncle, à Marianne pareillement... Va, je ne t’aurais pas amené avec ta soutane et ton surplis, si j’avais su... Tu recommanderas à ton oncle de lever le troisième pavé de la sixième rangée, dans ma chambre de Saint-Michel... Mon ermitage si joli, il faut le quitter, je ne le verrai plus!... Et Baptiste? Je pense qu’on le nourrit bien à la Gendarmerie... Sous ce troisième pavé, M. le curé découvrira ma cachette, puis tout au fond, en un recoin, sous un tas de feuilles sèches, un long bas plein comme un œuf. Il y a sept mille neuf cent nonante-trois francs huit sous. Quelle fortune, Jésus-Seigneur!... C’est comme ça...

Il s’interrompit, se redressa sur son séant, puis se fouilla. Un éclair fugitif de vie illumina ses yeux éteints, quand le bout de ses doigts toucha le fond de son gousset. J’ouïs un léger bruit de monnaie.

—Tiens, mon fillot, reprit-il me tendant quelques menues pièces blanches, voici six francs douze sous, tout ce qui me reste de mes quêtes et de mes ventes. Justement ça complète les huit mille francs de Félibien... Tu donneras cette somme à ton oncle, et tu lui diras que, pour tout le bien que je t’ai fait pendant qu’il buvait les eaux de M. Anselme Benoît, je ne lui réclame qu’une grâce: c’est de veiller à ce que mon Félibien ait tout mon magot, à ce qu’il n’en revienne pas un denier à la justice. Je pense bien qu’ayant pris l’homme, elle n’a pas besoin de lui voler le sac de ses économies, la justice!... Pour mes malheurs d’aujourd’hui, tu n’en parleras ni aux Combal, ni aux Garidel, ni à Braguibus, ni à Baptiste...

Sans mot dire, je reçus l’argent de Barnabé.