Nous tombâmes tous trois à genoux, chantant à tue-tête:
Adoremus in æternum sanctissimum sacramentum!
X
Pour un jambon, Barnabé Lavérune perdit son âne et la vie.
Barnabé n’était pas assis à table depuis cinq secondes qu’il reprenait sa gaieté bruyante. Tout avait changé brusquement en lui: son attitude presque terrible était redevenue abandonnée, libre jusqu’au sans-façon le plus indiscret, et sa voix impérieuse, sourde, contenue, éclatait de nouveau à faire trembler les vitres dans leurs châssis.
Tandis que Gathon Molinier, sans doute fort honorée de servir l’enfant de Rome et le Frère, se démenait, nous passant assiettes et couteaux, l’ermite promenait des regards joyeux, enivrés, de l’agneau rôti, douillettement couché sur un lit d’aulx au fond de sa jatte brune, au jambon colossal, qu’il avait déposé sur une chaise à côté de lui. En vérité, c’était un morceau superbe, pesant quarante livres au moins, et dont le lard épais, diamanté par le sel où la ménagère l’avait laissé tremper durant plusieurs mois, étincelait sous le carel comme l’eût fait un plein boisseau de pierreries.
Enfin la fournière s’assit. Pauvre femme! ses lèvres, son nez, sa joue gauche, étaient tuméfiés par la brûlure du crucifix. Pourtant elle nous sourit, à moi surtout qu’elle regarda avec une vénération qui me consternait.
—Voyez-vous, Gathon, lui dit le Frère, plantant sa fourchette dans l’agneau pour le découper, ne soyez pas en peine à cause de votre mari. Ce soir, vous avez fait trop de plaisir à Notre-Seigneur, en secourant ses pauvres, pour qu’à son tour Notre-Seigneur ne s’occupe pas de vous rendre heureuse. La diligence de La Caune ne vous a rien dit aujourd’hui; soyez tranquille, elle vous parlera demain...