Le frère Agricol Lambertier allait-il danser avec Victoire? Je pensai bien qu’il n’oserait pas.
Cependant, de toutes parts, on avait aperçu Jean Maniglier, et on l’entourait, on le pressait. Barnabé, serré lui-même de près, joua des bras. Enfin, ayant réussi à repousser le flot, il se hissa sur la pointe des pieds; puis, élevant la voix:
—Les amis, dit-il, Braguibus, qui à lui seul a plus de musique dans la cervelle que tous les musiciens des Cévennes ensemble, a inventé une contredanse nouvelle. Il l’appelle: «La Montagnarde.» Si vous voulez cette contredanse, plus amoureuse que les autres, puisque, au lieu d’embrasser tant seulement une fois sa danseuse, on l’embrasse trois fois: au commencement, au milieu, à la fin, Braguibus vous la jouera de grand cœur. Mais il pose une condition: c’est qu’avant d’engager le pas, chacun laissera tomber deux sous dans son chapeau. Braguibus «n’a pas des chevilles d’or» comme M. Étienne Baticol, et, pour que son fifre chante, il convient premièrement que son estomac soit bien plein. Vous êtes avertis.
—La Montagnarde! la Montagnarde! vociférèrent mille voix.
Barnabé arracha son chapeau à Jean Maniglier, et, tout en accompagnant l’artiste jusque sous le drapeau des Pénitents-Blancs, il quêta dans toutes les directions.
Ce fut une grêle de monnaie.
Au moment où Braguibus, installé sur le gazon, les jambes repliées et le dos appuyé à la hampe du drapeau, portait l’instrument à ses lèvres, Barnabé lui retint le bras, et, s’adressant à la foule:
—Que tout se passe chrétiennement, au moins! s’écria-t-il.
Incontinent, le fifre se donnant carrière, l’énorme branle-bas commença. Ce furent des va-et-vient rapides, des bondissements désordonnés, des bousculements formidables, d’où s’échappaient ensemble des cris de joie et des cris de douleur. Je vis plus d’un couple, pris de vertige, mesurer la profondeur du gazon, puis, se relevant, le front rouge de honte, repartir de plus belle à travers la prairie. L’entrain était admirable, le tournoiement diabolique.
Lorsque Braguibus, par un silence, indiqua le moment venu des embrassements, la débandade devint générale. Tandis que de rares filles, honnêtes et simples, en toute naïveté, acceptaient sur leurs joues enflammées les gros baisers de leurs danseurs, le plus grand nombre de nos Cévenoles, subitement effarouchées, s’enfuirent vers les rocailles où l’ombre tombait épaisse pour s’y blottir et s’y cacher. Heureusement on les rejoignit bien vite, et ce n’est pas un baiser unique qu’elles reçurent, les ingénieuses coquettes, mais deux, mais trois, mais dix, mais autant qu’il en fallut pour dissiper leur épeurement.