Le vieux Garidel, comme atteint par ces dernières paroles, ne sut contenir un geste de dépit. Puis, regardant le père de Liette avec des yeux où l’émotion de son cœur venait d’étendre un brouillard:

—Ambroise Combal, lui dit-il, nos jeunes gens s’aiment; en eux, il ne reste plus rien pour nous. Nous pouvons mourir à présent.

Liette et Simonnet courbèrent la tête, comme honteux de leur bonheur.

—Ne soyez pas tristes, mes enfants, intervint M. le maire, dont la voix se mit à trembler. Ce que vous nous faites, au père Garidel et à moi, nous le fîmes nous-mêmes à nos parents, et vos enfants vous le feront un jour. La vie marche de ce pas cruel sur la terre, écrasant tout sur son chemin, les pauvres vieux principalement qui ne sont plus utiles à rien. Dieu a bien fait le partage des joies et des chagrins: d’abord les joies, pour que les lois du mariage, qui sont saintes, s’accomplissent; puis les chagrins, pour nous préparer à quitter ce monde où notre voyage est terminé... Néanmoins cela, je suis content et ne me contriste aucunement au mariage de ma Liette... Ma Liette se marie? Tant mieux! Je demande au ciel de les bénir, elle et son mari, afin qu’il y ait bientôt du bruit chez nous, et que, semblablement à un essaim d’abeilles, j’entende bruire des enfants sur le plancher de la maison.

M. Combal s’arrêta court. En racontant son bonheur, les sanglots lui étaient montés à la gorge et avaient étouffé sa voix. Le vieux Garidel pleurait. Liette cachait sa tête dans son joli tablier de taffetas noir, tandis que Simonnet promenait dans le vide des regards sans pensée, presque éperdus.

Je touchai le coude à Braguibus, tombé dans une contemplation singulière.

—Allons, un coup de fifre! lui dis-je.

Par un geste machinal, il porta l’instrument à ses lèvres, et d’un plein souffle lança aux échos profonds de la Source l’air très alerte de la chanson de Barnabé.

—Eh bien! eh bien! s’écria le Frère, qui reparut incontinent au milieu de nous, et, d’un mouvement brusque, rabattit les doigts à Maniglier. Ce n’est point l’heure des chansons à présent, c’est l’heure des contredanses et des bourrées!... A deux pas d’ici, la prairie est large, et il s’y forme des groupes de filles et de garçons. On n’attend que le musicien pour commencer. Ah! bien oui, chanter, quand l’estomac a sa subsistance! Il faut donner aise aux jambes et laisser la voix en repos. En avant deux, l’ami!

Saisissant Braguibus au bras droit, il l’enleva comme une plume, puis l’entraîna.