—Donc un Pater de moi à sainte Anne la Marieuse te ferait plaisir, Liette?
—Oui, soupira-t-elle.
—Tu crois qu’au ciel on écoute mes prières?
—N’es-tu pas le neveu de M. le curé des Aires, un véritable saint?
L’argument me parut irrésistible. Puisque j’étais le neveu de mon oncle, je devais me montrer bon prince. Je refermai l’ermitage, et, Liette lui tenant déjà le bras gauche, je pris le bras droit de Simonnet.
La légende citée plus haut rapporte que, tandis que «la sainte Marie» se promenait sur les granits, sainte Anne l’attendait à quelque distance, «en récitant son chapelet tranquillement.» On connaît la pierre sur laquelle elle s’assit, et cette pierre, conservée dans l’étroit sanctuaire édifié en l’honneur de la sainte, accomplit tous les ans de nombreux prodiges. Non-seulement elle a la vertu singulière de redresser les membres déviés qui la touchent, de guérir «de tous maux et maladies» les dévots qui la baisent pieusement; mais elle possède par-dessus tout le privilége incomparable de faire aboutir les mariages les plus hérissés d’obstacles, les plus invraisemblables, les plus empêtrés. Pourvu que «les deux amis» posent en même temps leurs lèvres sur la paroi du bloc miraculeux, qu’ils récitent cinq Pater et cinq Ave, laissent une aumône «pour l’entretien du culte,» ils verront toutes les difficultés s’évanouir et leur mariage se réaliser dans un temps prochain. Pourquoi sainte Anne, qui elle-même était mariée à saint Joachim, ne se serait-elle pas faite la protectrice, la zélatrice du mariage? De là, en toute l’étendue des Cévennes méridionales, son nom de sainte Anne la Marieuse.
Après avoir contemplé les petits bébés riant ou pleurant à travers les granits, je vis ici les grands bébés amoureux. Aucun ne riait, mais en retour plus d’un avait des larmes plein les yeux. Ils s’avançaient en colonne serrée, le jeune homme retenant doucement la jeune fille et la couvant de l’œil, de l’âme, de tout son être à qui la passion avait imposé son joug. Quelles chevelures splendides, brunes, blondes, rousses, débordaient des coiffes étincelantes de blancheur! Quels yeux adorables, depuis le bleu pâle jusqu’au noir luisant et profond, tantôt vaguant dans l’espace, puis regardant tout et ne voyant rien.
Les jeunes gens étaient vraiment superbes avec leurs épaules carrées, leurs cheveux tenaces, leurs têtes que de temps à autre ils relevaient fièrement. L’amour, en leur faisant sentir l’aiguillon divin qui fait saigner le cœur, mais l’endurcit à la vie, avait allumé dans leurs prunelles je ne sais quelle flamme qui, les transfigurant, leur communiquait l’idéale beauté. Non, ce n’étaient pas les mêmes hommes que j’avais vus, hier encore, courbés sur le sillon, la mine inquiète, suant, acharnés à faire jaillir le pain de tous de notre sol ingrat. Maintenant ils étaient droits comme des peupliers, sereins comme des mages, inconscients comme la nature elle-même, leur mère et leur nourrice. Dieu tout à coup venait de les refaire neufs, pour célébrer la fête de l’amour, l’unique fête de la vie.
Après une demi-heure d’attente, Juliette et Simonnet pénétrèrent enfin dans le petit sanctuaire.
Bien que je ne fusse pas à la veille de me marier et qu’à mon bras manquât la fiancée, je m’y glissai en contrebande derrière mes deux amis.