«C’est lui, chuchotait-on, c’est lui!»

Mais il ne se trouva pas un audacieux pour m’adresser un mot.

Une fois mon beau costume endossé, toutes sortes d’idées ambitieuses m’avaient envahi l’esprit. Mon plan, en quittant brusquement les ermites, n’était pas de me mêler à la procession; je méprisais cette tourbe: je voulais au plus vite rejoindre le clergé et me confondre avec lui. Quel honneur de paraître, aux yeux de tous les villages de la vallée d’Orb, au milieu des vicaires, des curés, de me trouver peut-être placé par le hasard à côté de M. le doyen, superbement paré de son rochet brodé et de son camail de soie! Je me voyais déjà mêlant ma voix aigre et perçante aux voix mesurées, capables, des ecclésiastiques pour achever le chant des Litanies.

Malheureusement la foule, déferlant comme une mer sur le plateau, m’arrêta court au sortir de la chapelle. De quel côté tirer? Je me jetai en un escarpement difficile, comptant m’échapper par là. Impossible: le flot battait tout le rocher, et je me vis contraint de reculer.

Cependant, les masses profondes des pèlerins, surexcitées sans doute à la vue de la chapelle de Notre-Dame de Cavimont, où s’accomplirent tant de miracles, du sanctuaire vénéré de Sainte-Anne-la-Marieuse, si fertile en prodiges, venaient de reprendre les Litanies de la Sainte Vierge, et les chantaient avec transport. C’était un concert à la fois admirable et effrayant, dont ces solitudes tremblaient, frémissaient, dont les rochers impénétrables, frappés directement par les voix, renvoyaient à la vallée tranquille les échos tonitruants et prolongés.

Au-dessus des têtes, moutonnant comme des vagues qui eussent gravi le mamelon, flottaient les drapeaux des corporations laïques indigènes: les Aînés, les Cadets, les Pénitents-Blancs, les Pénitents-Bleus; les bannières des confréries de femmes: les Dames du Saint-Calice, les Dames-Noires, les Filles de la Sainte-Espérance, les Filles des Clous-du-Calvaire; enfin des croix énormes, où le divin Crucifié, grand comme un homme, pleurait de vraies larmes et saignait à la fois par les cinq plaies.

Le clergé parut dans cette multitude chantante, aux costumes divers, bariolée de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Non-seulement je vis M. Michelin, suant et soufflant au milieu de ses vicaires, moins accablés que lui; mais je reconnus les desservants des villages environnants, et, parmi eux surtout, M. Martin, d’Hérépian, redevenu luisant et propre comme un miroir. Derrière lui, marchait, d’un pas recueilli et récitant son chapelet, le frère Adon Laborie, ermite de Notre-Dame de Nize. C’était un grand vieillard, maigre, le dos voûté, la tête penchée en avant. Une barbe blanche, longue et annelée, comme en portèrent les rois assyriens, encadrait sa figure osseuse, jaunâtre, à profil d’ascète, une figure descendue d’un cadre de Zurbaran. Ses yeux, perdus au fond d’orbites noirs, couronnés de sourcils épais, lançaient des rayons timides et voilés. Il allait paisible, se retournant de temps à autre pour murmurer quelques paroles à l’oreille d’un confrère qui cheminait à ses côtés.

Ce confrère, que je n’eus aucune peine à reconnaître, n’était autre que le robuste Agricol Lambertier. Hélas! il s’en fallait que l’attitude de l’ermite de Saint-Pantaléon de Boubals à la procession eût le caractère de noble réserve religieuse qui distinguait à un si haut point celle du frère Laborie! Au lieu de chanter les Litanies ou de tourner dans ses doigts les grains de son chapelet, Agricol Lambertier, un plantureux gaillard débordant de séve et de vie, jacassait, riait, batifolait avec une jolie fille bien découplée, haute en couleur, à la chair appétissante, aux lèvres de vermillon.

—Victoire! belle Victoire! lui disait-il en s’émancipant.