«—Catherine?
«—Vous avez bien entendu raconter qu’étant ermite de Cavimont j’enlevai la fille de la ferme des Trois-Chênes, près de Douch. La coquine! m’en a-t-elle fait voir de grises! Ah! frère Gratien, la femme, c’est un être terrible, voyez-vous. Comme cette fille aimait les rubans, les affiquets d’or, je pillai ma propre chapelle pour lui en procurer. Malheureusement, l’argent, même celui qu’on a volé au bon Dieu, n’est pas éternel, et les derniers sous de nos ventes à des juifs venaient d’être dévorés, que Catherine, prise soi-disant de remords, me quittait et rentrait dans son pays. D’abord, le coup ne me fut pas bien rude. Mais je n’étais pas seul depuis quinze jours, traînant mes pas dans les faubourgs écartés de Marseille, où nous nous étions réfugiés, que mon cœur revint à Catherine Verdelon pour ne plus s’en détacher. Il fallait que je la revisse, que je la revisse absolument. Pour la revoir, j’eusse bravé toutes les gendarmeries de la terre. Cela prouve que, lorsqu’une femme nous tient, elle nous tient sans retour. Je partis... Que de nuits passées dans les bois qui entourent les Trois-Chênes! que de jours, dans les grottes obscures du mont Caroux! Je la vis enfin, je la vis!...
«Le frère Venceslas s’arrêta un moment comme pour remâcher ces derniers mots; ils semblaient avoir pour lui un goût plus délicieux que le goût de la fougasse fraîche et du vin. Comme j’allais lui poser une question sur cette fille qui l’avait perdu, il continua son histoire:
«—Une nuit,—il y a quinze ou dix-huit jours de cela,—Catherine et moi, assis au fond d’une combe secrète, nous devisions paisiblement de nous-mêmes et nous nous entr’embrassions, quand, au lointain, le fourreau d’acier d’un gendarme éclata dans un rayon de lune. Catherine, légère comme un oiseau, s’envola, et moi, sans bruit, je détalai parmi les rocailles aussi lestement qu’un levron. Depuis cette nuit, les gendarmes, le nez dans mon vent, ne lâchent plus ma piste. Mais je leur échapperai, frère Gratien, je leur échapperai... J’ai mon plan: pour le mettre à exécution, il me faudrait mille francs tant seulement. Avec cette somme, en compagnie de Catherine, je passerais en Espagne. Une fois là, nous travaillerions... Mais qui me prêtera mille francs? Mes anciens confrères seuls me peuvent rendre ce service. D’abord, j’ai pensé à Barnabé, de Saint-Michel: je sais qu’il a de l’argent, connaissant de sa bouche toutes ses affaires. Ah! sans que ça paraisse, il est plus filou que moi, allez, frère Barnabé Lavérune! Malheureusement, nous eûmes une pique à Béziers, près de la statue de Paul Riquet, et j’ai bien peur de ne pouvoir lui arracher un sou. Mon Dieu! l’idée m’est venue d’aller à son ermitage tout de même, et de faire du ravage par là. Puis j’ai réfléchi. A quoi me servirait, en effet, d’abattre Barnabé avec mon fusil, comme on abat un renard ou un loup, car Barnabé ressemble à ces deux animaux? Quand il serait mort, aurais-je son magot? Point. Si je sais qu’il possède un sac bien replet, j’ignore absolument où ce sac est caché. Voilà la question. Me voyez-vous descendant de Saint-Michel, après avoir commis un crime inutile, ce qui est toujours une bêtise, et n’emportant pas un sou vaillant dans le gousset? C’est impossible!...»
—Comment, interrompit Barnabé, que l’indignation soulevait, il m’aurait tué?
—Je vous l’ai dit: comme un renard ou comme un loup rencontré en plein bois...
—Après?
«—Jugeant donc la lutte peu fructueuse de ce côté, reprit Venceslas me regardant avec des yeux allumés, je me suis retourné du vôtre, frère Pastourel.
«—Du mien?
«—Ne faites-vous pas, d’ailleurs, le métier de prêter de l’argent?