LE DRAME

I

Baptiste et moi, nous traversons la rivière d’Orb sans encombre.

Le dimanche, ce fut le curé d’Hérépian, M. Martin, qui, en l’absence de mon oncle, vint célébrer les offices aux Aires. Il dit une messe basse que je servis, habillé de la soutane de flanelle rouge et du surplis de mousseline que ma mère m’avait confectionnés elle-même, quand je m’étais éloigné de Bédarieux. J’avais aussi une petite calotte de cardinal.

Le prône dura dix minutes: la lecture de l’Évangile du jour en français, quelques explications sommaires en patois; puis M. Martin, pressé sans doute de rentrer à son presbytère d’Hérépian pour y déjeuner, entonna le premier psaume des Vêpres: «Dixit Dominus Domino meo...» et soudain, dépouillant l’étole, nous laissa sous la direction de l’ermite de Saint-Michel.

Tout se passa du reste dans un ordre parfait. Non-seulement les psaumes des Vêpres furent abordés sans interruption, mais nous attaquâmes les Complies et les terminâmes par un Salve Regina solennel auquel Braguibus, averti par Barnabé, mêla les sons harmonieux de son fifre, comme mon oncle lui avait permis plus d’une fois d’en user aux fêtes de Pâques et de Noël.

Pour moi, assis dans le chœur sur une escabelle de hêtre, non loin du maître-autel, je joignais ma voix à l’unisson général. Pourtant il m’arrivait de m’arrêter de temps à autre, soit pour diriger mes yeux vers la chaise de Marianne, que j’apercevais inoccupée contre la grande muraille blanche de la nef, soit pour regarder la stalle de noyer de mon oncle, où je ne distinguais plus son corps frêle, comme enfoui derrière les accoudoirs, mais la carrure athlétique de l’ermite de Saint-Michel. Cette vue m’éteignait la respiration, et je me souviens encore de plus d’un verset, commencé avec une sorte d’entrain joyeux, qui tout à coup s’achevait dans l’essoufflement et dans les pleurs.

Certes, depuis mon installation chez Barnabé, pas un jour ne s’était passé que je n’eusse cent fois envoyé mon âme toute à mes chers absents; mais leur souvenir, supporté jusqu’ici avec une force qui n’allait pas sans quelque fierté chez un être sensible comme je l’étais, m’écrasait maintenant, m’anéantissait, me brisait. Quoi! l’église était ouverte, les cierges de l’autel avaient été allumés, les chantres manœuvraient l’énorme antiphonaire du lutrin, toute la paroisse chantait, et mon oncle n’était pas là, donnant le ton, son vespéral ou son graduel à la main! et, à travers les coiffes blanches des femmes recueillies, il m’était impossible de découvrir Marianne, faisant glisser entre ses doigts noueux les grains d’olive de son chapelet, et trouvant toujours une seconde pour lancer un regard de mon côté!