—Et pourquoi irions-nous là-bas? On a sans doute avalé toute la corbeille depuis le temps... Ton père, ta mère, des lessiveuses..., ça mange beaucoup, tout ce monde.
En échangeant ces paroles avec une certaine vivacité mutine, nous n’avions cessé de marcher, et nous touchâmes aux longues rangées de peupliers, de frênes, de bouleaux, dont les racines tortueuses, après s’être enfoncées dans l’humus gras du rivage, reparaissaient à fleur de terre et bossuaient le chemin en tous les sens.
Nous entendîmes les voix des lessiveuses. Je me hissai sur la pointe des pieds, cherchant à deviner ce qui se passait parmi les galets.—Goûtait-on?—J’aperçus le père de Liette, sa mère, enfin deux femmes ramassant des pierres pour se fabriquer une manière de banc où s’asseoir. Brusquement la fougasse fraîche se montra aux mains de la Combale, et mon ouïe, aiguisée par mes désirs, perçut un léger craquement. Mon Dieu! les croûtes vives cédaient. Évidemment les morceaux allaient être distribués. La gourmandise est parfois héroïque—il faut dire que la saucisse de Gathon Molinier ne me soutenait plus guère—et, bien que j’eusse tout à redouter de la mère de Liette, n’y tenant plus, ce cri s’échappa de ma bouche malgré moi.
—Gardez-en! gardez-en un peu!
M. Combal se retourna.
—Nous voici! continuai-je rassuré déjà, nous voici!
Et, nous dégageant d’une forêt de troncs, la jeune fille et moi, nous surgîmes sur le rivage.
M. le maire avait tout quitté pour courir à nous.
—Bonjour, fillot, bonjour, me dit-il avec une caresse amicale. Liette a eu une bonne idée de t’amener ici: tu goûteras avec nous.
—Avec nous! s’écria la Combale d’un ton sec, presque haineux. Ah ça! tu penses alors, mon homme, que je puis nourrir toutes les bouches de la création, moi? Oh! mon pauvre bien, si on l’abandonne aux affamés... Tu sauras, au fait, que notre fille est une fainéante, une sans-souci, une sans cœur, et, pour le neveu de M. le curé...