J’ignore combien de temps je passai dans cet état d’écrasante prostration. Oh! les peurs de l’enfance, qui les a oubliées! Mes terreurs obsédantes—il était évident qu’à mon insu j’avais dû tremper dans le forfait dont Venceslas s’était rendu coupable—finirent par avoir raison de ma pensée haletante, de mes nerfs malades, et je m’endormis, pelotonné dans ma luzernière comme un lapin que les chiens ont traqué,—quels chiens féroces que nos pensées!—et qui retrouve enfin son trou.
Quand je revins à moi, la route d’Hérépian à Bédarieux se trouvait absolument déserte. Mes regards se portèrent au ciel. Le soleil avait marché à pas de géant, et remplissait la vallée tout entière de gerbes d’or à profusion. Qui sait? peut-être était-il tard déjà. Et personne pour demander l’heure! Je me passai la main sur le front, comme tout étourdi. Je pensai à ma mère, à mon père, qui en ce moment sans doute se mettaient à table avec mon oncle, Barnabé, M. Anselme Benoît... Comment les aborder?—Si je partais pour Notre-Dame de Cavimont?—L’audace des enfants ne mesure pas les obstacles. Je me mis debout et, sans plus ample délibération, par un bond de jeune chevreau, je sautai sur le chemin.
—Et que fais-tu donc là, toi? me cria une voix féroce.
Je me retournai. O terreur! des broussailles de la haie je vis saillir le bicorne d’un gendarme.
—Je ne fais rien... je ne fais rien...
—Veux-tu bien filer chez ton père, polisson, et laisser la justice tranquille.
—La justice!... la justice!...
Je n’attendis pas qu’on me répétât le commandement, car on avait commandé. Par le sentier de la grange de M. Lautrec, je gagnai les bords de la rivière au pas de course, traversai vivement la passerelle sur l’Orb, franchis le petit bois du Cros tout d’une haleine, et rentrai dans la ville par le faubourg Trousseau.
Comme je passais devant l’église Saint-Alexandre, les douze coups de midi sonnèrent à la grosse horloge du clocher.
Sauf mon père, que ses travaux d’architecture retenaient souvent dans une vaste chambre au troisième, où il lavait à l’encre de Chine des plans que je trouvais admirables, quand j’entrai, tout le monde était assis autour de la table: mon oncle, le Frère, le médecin. Ma mère et Marion, notre bonne, vaquaient dans la cuisine aux derniers apprêts du repas.