Ne sachant à quoi employer mon temps, en attendant l’ermite, je me mis à laver à l’eau de la cruche, ainsi que Braguibus l’avait fait la vieille, les verres laissés sales sur la table; je serrai même les bouteilles vides sur une étagère du placard; puis, saisissant un balai de genêt, je balayai la vaste pièce; puis, avec un torchon, j’enlevai la poussière qui blanchissait le modeste mobilier de Barnabé; puis...
Je me livrais à ces besognes peu coutumières, pénétré de je ne sais quelle joie enfantine et inquiète. Évidemment il y avait de la fièvre en mon état. Pourquoi? Je ne sais. Peut-être redoutais-je, quand tout à l’heure le Frère allait reparaître, d’apprendre quelque nouvelle funeste; car dans l’exaltation où je l’avais vu, il me paraissait impossible que Simonnet Garidel n’eût pas commis quelque mauvais coup. Peut-être avais-je peur seulement, et cherchais-je, par cette activité factice, à échapper au sentiment d’une solitude qui m’accablait.
Harassé de fatigue, je m’assis enfin...
Et Barnabé qui ne revenait pas..... A quel travail allais-je vaquer maintenant? Si, plantant là l’ermitage, je descendais vers les Aires? Quelques jours avant, n’avais-je pas tenté de m’enfuir? Chose incroyable! je n’osai pas mettre un pied hors du logis.
Ah! si je mangeais, les heures passeraient plus vite. J’ouvris la huche, et en retirai un pain entamé. Je pris un des verres que j’avais lavés, puis le remplis d’eau goutte à goutte. Mon regard s’amusa un long moment aux dessins bizarres que le vernis rouge étalait au ventre dodu de la cruche. C’était bien drôle, et je ris, encore que je n’en eusse pas envie.
Je tirai de ma poche le chocolat de mon oncle; j’en comptai les billes. Comme j’avais été gourmand! il ne m’en restait que deux. Décidément je les croquai.
Je terminais ce déjeuner délicieux, quand un bruit de pas retentit au fond de la cuisine, sous les arceaux. O bonheur! c’était Baptiste.
Un moment après, sans m’expliquer encore aujourd’hui où tout à coup j’avais puisé tant de courage, j’enfourchais l’âne de l’ermite et le guidais vers l’escalier de granit qui forme une déchirure au plateau.
Il y a je ne sais quel charme indéfinissable, au mois d’avril, quand le soleil de l’année nouvelle est encore jeune, à s’égarer, soit à pied, soit hissé sur une monture, à travers nos immenses châtaigneraies cévenoles. Les grands arbres qui, hier encore, levaient vers le ciel leurs mille bras de spectres maigres et noirs, montrent des troncs où la mousse desséchée reverdit et des branches au bout desquelles, se dégageant doucement de leurs bourgeons abreuvés de séve, pointent de frêles rameaux. Des panaches gommeux, collés fraternellement les uns aux autres, se séparent et se déplient avec lenteur sous les baisers du dieu reconquis. A cette heure mystérieuse où la vie renaît aux entrailles émues de la nature, où la création perpétuelle, un moment entravée par l’hiver, recommence pour ainsi dire, vous surprenez la feuille du châtaignier, cette feuille robuste, cartilagineuse, aux filaments presque indestructibles, qui bientôt défiera les ardeurs torrides de juillet, aussi tendre, aussi délicate que l’herbe menue des prairies. Au lieu de cette nuance de vert sombre qui sied aux fortes essences, les seules chez lesquelles éclatent les richesses des couches profondes du sol, maintenant, c’est un vert indécis, transparent, quelque chose de blanchâtre et de laiteux. Le lait de la grande nourrice monte, en effet, aux lèvres de tous les êtres, et les inonde à plaisir.
Quand, juché sur Baptiste, lequel reniflait bruyamment, je pénétrai dans la châtaigneraie qui enceint l’ermitage de Saint-Michel d’une splendide ceinture de troncs centenaires, le silence y était imposant, presque religieux. Pas un chant, pas un cri, pas un bruit d’ailes. Il était deux heures environ, et les oiseaux, après avoir folâtré le matin dans les branchages assouplis par la première feuillaison printanière, autour de la fontaine d’eau pure de la chapelle, parmi les herbes en fleurs des rigoles, demeuraient sans voix et ne bougeaient plus. Où étaient-ils? Je pensai aux pauvres familles dont nous avions détruit la couvée, et je me demandai si les pères et les mères n’avaient pas quitté le pays à jamais...