Tan poulidetto,
Moun amour n’es pas estouffat:
Quan seraï mort, bandraï encoro
Din toun oustal faïré tantaro,
Per t’ouffri moun cur attudat.]
Simonnet Garidel, tout à sa douleur, ne hasarda pas une observation. Il se contenta de prendre les mains de Barnabé, de Braguibus dans les siennes et de les y presser en sanglotant. Pour moi, il me revint ma part dans cette distribution affectueuse: l’amoureux m’apercevant à son côté et ne sachant peut-être trop ce qu’il faisait, m’embrassa. Comme je me trouvais le plus jeune de la bande, je me figurai que ce baiser était à l’adresse de Juliette Combal. Je le reçus avec plaisir.
—Te voilà content de nous, j’espère? dit Barnabé.
Cette interrogation à double tranchant fut comprise de Simonnet. Trop bouleversé encore pour parler, il voulut néanmoins marquer sans retard sa satisfaction au Frère et au musicien. Il glissa donc ses doigts dans la poche droite de son gilet; de gros écus y cliquetèrent bruyamment. Barnabé reçut un coup, ses yeux s’allumèrent de convoitise. Quant à Braguibus, bien qu’ému dans le fond tout autant que son complice, je dois déclarer qu’il ne perdit rien de la dignité de son attitude. Le jeune homme, rendu prodigue par son cœur entr’ouvert, déposa jusqu’à six pièces sur la table.
—Trente francs! s’écria le Frère couvant du regard les écus.
—Quinze francs pour chacun de vous... Ah! si vous conduisiez les choses à ce point que j’épousasse Liette!... ajouta-t-il avec un soupir.
—Tu l’épouseras, ou j’y perdrai mon fifre! dit Braguibus, dont les doigts osseux agrippèrent lestement trois rondelles d’argent.
—Moi, j’y perdrai mon ermitage! s’écria Barnabé... Au fait, mon garçon, tu vas, dans ton amitié pour Juliette Combal, comme un aveugle va dans les chemins de la montagne, cognant ses sabots, sa tête à toutes les roches et à tous les troncs. Pour les sabots, passe encore, mais pour la tête!... Ayant traversé dans les temps le sentier où tu marches, je suis plus capable qu’un autre de te servir de lumière et de guide, et je t’en servirai, dussé-je y laisser ma soutane et mon bourdon... C’est vérité, je n’ai pas complétement réussi auprès de notre maire. Cependant je dois t’avouer qu’à mes raisonnements plus d’une fois il a secoué les oreilles comme quelqu’un qui ne dit pas non. Sa femme, à l’avenir, ne le fera pas marcher à sa volonté. Ce qui donne grosse voix à la Combale en sa maison, c’est uniquement qu’elle porta le bien, et que Combal entra dans le mariage à peu près comme il était entré dans ce monde, nu, sans besace et sans bâton. Son beau coup, quand il eut idée de se mettre en ménage, m’a servi à lui faire comprendre que toi, aujourd’hui, tu te trouves vis-à-vis de sa fille dans une meilleure posture, puisque tu possèdes plus de vingt mille francs, qu’il ne se trouva lui-même vis-à-vis de sa femme, ne possédant ni un châtaignier sur la montagne ni un sou vaillant dans le gousset. Pas un mot n’est sorti de sa bouche à telles ouvertures, et il est demeuré silencieux comme un terme au bout d’un champ. Mais laisse faire, il ne te méprise point et il pense à toi, j’en suis sûr.