Elle se mit alors, sans doute pour échapper à l'embarras d'une conversation impossible, à parler des misères des gens qui l'entouraient, de l'hiver qui s'annonçait par des maladies chez les uns, chez les autres par des détresses, d'un enfant qui se mourait dans le village, que Julie avait assisté, soigné jusqu'au jour où grièvement atteinte elle-même, elle avait dû remettre à d'autres son rôle, malheureusement impuissant contre la mort, de sœur de charité. Madeleine semblait se complaire dans ces récits pitoyables, et énumérer avec je ne sais quelle sombre avidité toutes ces calamités voisines qui formaient autour de sa vie un concours de conjonctures attristantes. Puis elle fit comme M. d'Orsel et me parla de moi tantôt avec réserve, tantôt au contraire avec un abandon admirablement calculé pour nous mettre tous à l'aise.
Mon intention était de lui faire une simple visite et de regagner dans la soirée l'auberge du village où j'avais retenu une chambre; mais Madeleine en disposa autrement: je m'aperçus qu'elle avait donné des ordres pour qu'on m'établît au second étage du château, dans un petit appartement que j'avais occupé déjà, lors de mon premier séjour à Nièvres.
Le soir même, avant de nous séparer, moi présent, elle écrivit à son mari.
«J'apprends à M. de Nièvres que vous êtes ici», me dit-elle.
Et je compris ce qu'une pareille précaution, prise en ma présence, contenait de scrupules et de résolutions loyales.
Je n'avais pas vu Julie. Elle était faible et agitée. La nouvelle de mon arrivée, malgré tous les ménagements possibles, lui avait causé une secousse très vive. Quand il me fut permis le lendemain d'entrer dans sa chambre, je trouvai la malade étendue sur un long canapé, dans un ample peignoir qui dissimulait l'exiguïté de ses formes et lui donnait des airs de femme. Elle était très changée, beaucoup plus que ne pouvaient s'en apercevoir ceux qui l'approchaient à toutes les minutes du jour. Un petit épagneul dormait à ses pieds, la tête appuyée sur le bout de ses pantoufles. Il y avait à portée de sa main, sur un guéridon garni d'arbustes et de plantes en fleur, des oiseaux en cage qu'elle élevait, et qui chantaient gaiement au milieu de ce jardinet d'hiver. Je regardai ce mince visage, miné par la fièvre, amaigri et bleui autour des tempes, ces yeux creusés, plus ouverts et plus noirs que jamais, où flambait dans l'obscurité des prunelles un feu sombre, mais inextinguible; et cette pauvre fille amoureuse et à demi morte sous le mépris d'Olivier me fit une peine horrible.
«Guérissez-la, sauvez-la, dis-je à Madeleine quand nous l'eûmes quittée; mais ne l'abusez plus!»
Madeleine eut l'air de douter encore, comme s'il lui fût resté un faible espoir dont elle ne voulait pas à toute force se séparer.
«Ne pensez plus à Olivier, repris-je résolûment, et ne l'accusez pas plus que de raison.»
Je lui fis connaître les motifs bons ou mauvais qui décidaient du sort de sa sœur. J'expliquai le caractère d'Olivier, sa répugnance absolue pour tout mariage. J'insistai sur ce sentiment peut-être déraisonnable, mais sans réplique, qu'il rendrait une femme malheureuse, et non pas une, mais toutes sans exception. J'atténuais ainsi ce que sa résistance pouvait avoir de blessant.