De plus, madame Thérèse aidait Lisbeth à la cuisine, sans la gêner, sachant que les vieux domestiques ne peuvent souffrir qu’on dérange leurs affaires.
« Voyez pourtant, madame Thérèse, lui disait quelquefois la vieille servante, comme les idées changent ; dans les premiers temps, je ne pouvais pas vous souffrir à cause de votre République, et maintenant si vous partiez, je croirais que toute la maison s’en va, et que nous ne pouvons plus vivre sans vous.
— Hé ! lui répondait-elle en souriant, c’est tout simple, chacun tient à ses habitudes ; vous ne me connaissiez pas, je vous inspirais de la défiance ; chacun, à votre place, eût été de même. »
Puis elle ajoutait tristement :
« Il faudra pourtant que je parte, Lisbeth ; ma place n’est pas ici, d’autres soins m’appellent ailleurs. »
Elle songeait toujours à son bataillon, et, lorsque Lisbeth s’écriait :
« Bah ! vous resterez chez nous ; vous ne pouvez plus nous quitter maintenant. Vous saurez qu’on vous considère beaucoup dans le village, et que les gens de bien vous respectent. Laissez là vos sans-culottes ; ce n’est pas la vie d’une honnête personne d’attraper des balles ou d’autres mauvais coups à la suite des soldats. Nous ne vous laisserons plus partir. »
Alors elle hochait la tête, et l’on voyait bien qu’un jour ou l’autre elle dirait : « Aujourd’hui, je pars ! » et que rien ne pourrait la retenir.
D’un autre côté, les discussions sur la guerre et sur la paix continuaient toujours, et c’était l’oncle Jacob qui les recommençait. Chaque matin il descendait pour convertir madame Thérèse, disant que la paix devait régner sur la terre, que dans les premiers temps la paix avait été fondée par Dieu lui-même, non seulement entre les hommes, mais encore entre les animaux ; que toutes les religions recommandent la paix ; que toutes les souffrances viennent de la guerre : la peste, le meurtre, le pillage, l’incendie ; qu’il faut un chef à la tête des États pour maintenir l’ordre, et par conséquent des nobles qui soutiennent ce chef ; que ces choses avaient existé de tout temps, chez les Hébreux, chez les Égyptiens, les Assyriens, les Grecs et les Romains ; que la république de Rome avait compris cela, que les consuls et les dictateurs étaient des espèces de rois soutenus par de nobles sénateurs, soutenus eux-mêmes par de nobles chevaliers, lesquels s’élevaient au-dessus du peuple ; — que tel était l’ordre naturel et qu’on ne pouvait le changer qu’au détriment des plus pauvres eux-mêmes ; car, disait-il, les pauvres, dans le désordre, ne trouvent plus à gagner leur vie et périssent comme les feuilles en automne, lorsqu’elles se détachent des branches qui leur portaient la sève.
Il disait encore une foule de choses non moins fortes ; mais toujours madame Thérèse trouvait de bonnes réponses soutenant que les hommes sont égaux en droits par la volonté de Dieu ; que le rang doit appartenir au mérite et non à la naissance ; que des lois sages, égales pour tous, établissent seules des différences équitables entre les citoyens, en approuvant les actions des uns et condamnant celles des autres ; qu’il est honteux et misérable d’accorder des honneurs et de l’autorité à ceux qui n’en méritent pas ; que c’est avilir l’autorité et l’honneur lui-même en les faisant représenter par des êtres indignes, et que c’est détruire dans tous les cœurs le sentiment de la justice, en montrant que cette justice n’existe pas, puisque tout dépend du hasard de la naissance ; que pour établir un tel état de choses, il faut abrutir les hommes, parce que des êtres intelligents ne le souffriraient pas ; qu’un tel abrutissement est contraire aux lois de l’Éternel ; qu’il faut combattre par tous les moyens ceux qui veulent le produire à leur profit, même par la guerre, le plus terrible de tous, il est vrai, mais dont le crime retombe sur la tête de ceux qui le provoquent en voulant fonder l’iniquité éternelle !