Jacques se leva, Jacques, proche parent de Jésus, celui qu’on surnommait le Juste. Dans sa robe de lin, avec ses longs cheveux, sa barbe flottante, il ressemblait au personnage vêtu de blanc qu’Ézéchiel vit tracer le signe du Thau sur le front des hommes prédestinés au salut[233]. Avant la mort de Jésus il avait juré : « Je ne mangerai plus de pain depuis l’heure où j’ai bu le calice du Seigneur jusqu’à celle où je le verrai ressuscité des morts. » Et le Seigneur lui était apparu au matin de Pâques, lui avait dit : « Mon frère, mange ton pain ; car le Fils de l’homme est ressuscité d’entre les morts[234]. » Il passait dans le Temple une vie de prière, si longtemps agenouillé que ses genoux avaient pris de la corne, comme ceux des chameaux. C’était un chrétien resté fidèle à la pratique de la Loi ; les bonnes gens le considéraient comme le rempart des traditions orthodoxes.
[233] Ézéchiel, IX, 2-6.
[234] Sur Jacques le Mineur, voir saint Jérôme, Ex catalogo Scriptorum ecclesiasticorum.
Or Jacques, dans son discours, approuva sur le point capital Barnabé et Paul. « Dieu, raisonna-t-il, s’était choisi parmi les gentils « un peuple » ; donc il ne fallait pas « inquiéter » ceux qui se tourneraient vers Lui. »
« Ne pas les inquiéter » équivalait à dire : « Ne les contraindre point à la circoncision. » Mais, avec une sagesse réaliste, il ajouta :
« On doit leur enjoindre de s’abstenir des souillures des idoles, de la fornication, des bêtes étouffées et du sang. »
Ces exigences paraîtraient bizarres si nous ne savions une des graves difficultés qu’eut l’Église à résoudre, dans des groupes où se rencontraient à table, pour les agapes, des Juifs et des païens convertis. Il était indifférent à ceux-ci de manger des viandes non saignées, tandis qu’un Juif en avait horreur. Absorber le sang des animaux, même amalgamé à d’autres mets, ce n’était pas seulement violer la défense de Moïse, c’était s’assimiler quelque chose de répugnant, l’âme des créatures inférieures que l’on croyait mêlée à leur sang. Une viande posée sur l’autel d’une idole, du vin qui avait servi aux libations, les ustensiles, les fruits qu’avait souillés ce vin[235] étaient prohibés, exécrables.
[235] Le Traité Aboda Zara (trad. Schwab, p. 235) précise : « Si du vin de libation est tombé sur les raisins, il suffit de les laver, et ils restent d’un usage permis ; s’ils étaient fendus en sorte que ledit vin ait pu y pénétrer, ils sont interdits. »
Des païens convertis ne pouvaient ressentir ces aversions ; Jacques requiert d’eux l’abstinence des choses qu’abominaient les Juifs, depuis Moïse ou même Noé. On les dispensera d’être circoncis ; qu’en revanche ils s’unissent à leurs frères israélites dans l’observance de certaines règles mosaïques.
Au milieu de ces interdictions alimentaires, il jette un précepte plus général en apparence : s’abstenir de la fornication. Mais on peut douter que ce mot vise ici la licence des mœurs, condamnée par la loi naturelle, ni, à plus forte raison, les turpitudes rituelles que la Syrie et la Phrygie associaient au culte d’Astarté, d’Atys et de bien d’autres. Tout cela, un catéchumène, un baptisé, le savait défendu. Jacques veut éliminer des communautés chrétiennes les couples vivant selon des rapports réprouvés par le Lévitique : Ainsi, l’union d’un neveu avec sa tante, d’un beau-frère avec sa belle-sœur, ou, encore plus, des faux ménages comme celui qu’aura Paul à stigmatiser dans l’église de Corinthe et qu’elle tolérait sans scrupule : la liaison d’un homme avec la femme de son père défunt[236].