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J’avais connu d’abord saint Paul par fragments, grâce aux simples épîtres de la liturgie. Le contact devint profond vers l’âge de vingt-six ans, alors que j’établissais les assises de mon œuvre. Pourrais-je dire tout ce que je lui dus, tout ce que je lui dois d’essentiel ? Il n’est point de mystère où l’on ne pénètre à sa suite « de clarté en clarté, réfléchissant comme en un miroir la gloire du Seigneur[11] ». La prédestination, les contraires suscitant les contraires ; l’abîme de la chute impliquant les magnificences de la Rédemption ; la Communion des Saints, toutes ces immensités, Paul les explore aussi loin qu’il est permis à une pensée d’homme illuminée par le Verbe. La pondération de ses vues en égale la sublimité.

[11] II Cor. III, 18.

Peu importent les bonds d’idées, les transitions obscures, les raccourcis violents. Au sortir d’une haie d’objections, voici la netteté suprême, la foudroyante véhémence, l’ampleur limpide, l’onction, la bonhomie.

Il écrivait aux Corinthiens : « Comme à des petits enfants dans le Christ, je vous ai donné du lait à boire[12]. »

[12] I Cor. III, 2.

Bue dans ses versets, la doctrine de vie prend en effet comme la saveur d’un lait bourru, mêlé à l’acide parfum de l’herbe qui pousse. Ce christianisme de plein air semble ventilé par les brises des grands ports où débarqua l’Apôtre ; il nous apporte en sa fraîcheur originelle l’ingénuité de la foi, le don d’espérer et d’aimer. Ineffable don quand l’espérance et l’amour vont à des fins qui ne mentent pas. Si nous l’avons, Paul nous a valu, pour une haute part, cette largesse ; et ce n’est pas une métaphore. J’ai plus d’une fois songé que les premiers missionnaires de la Gaule, dans la vallée du Rhône et à Lyon, venaient d’Éphèse et de la Phrygie, des pays où Paul et ses disciples avaient travaillé ; et le mysticisme lyonnais, celui de ma ville natale, se souvient de la vieille Asie chrétienne, ascétique et fervente.

Nous, fils des Gentils, serions-nous chrétiens si Paul n’avait eu la vocation d’ôter à l’Église adolescente le joug mosaïque ? Le monde païen n’aurait jamais, en masse, consenti, même sans la circoncision, à se faire juif. Paul, parmi les Apôtres, ne fut pas le seul qui le comprît ; mais, plus impérieusement que personne, il fit passer dans l’acte cette nécessité.

Entre tous les témoins du Christ il s’impose comme le plus difficile à confondre, parce qu’il a été son témoin malgré lui. Or, le christianisme n’est pas une chimère issue de la théodicée juive et des mystères grecs. Il repose sur des faits hors desquels il ne serait plus rien, ou plutôt, Paul l’a bien vu, toute foi en sa vérité dépend de ce fait unique : le Christ est-il, oui ou non, ressuscité ?

La résurrection, la vie permanente de Jésus, sa présence efficace dans le corps mystique de son Église, en chacun de ses fidèles par les dons qu’elle leur dispense, Paul n’a cessé de les affirmer vraies, d’une vérité totale, éternelle. Il a souffert et il a donné son sang pour soutenir que c’était vrai. Impossible de surprendre en ses épîtres une page, une ligne où il enseigne autre chose.