Le lendemain, au cours d’une réception officielle, devant les officiers des cinq cohortes de la garnison, devant la suite qui accompagnait Agrippa et Bérénice en grand apparat, Paul fut introduit, les bras liés, vieilli par la prison, dans son humilité de captif, plein d’aisance cependant et portant sur son visage une joie grave, la confiance de ne pas témoigner en vain. Agrippa, touché de son aspect douloureux et saint, l’invita lui-même à présenter son apologie.

Paul étendit sa main (ses chaînes légères lui permettaient ce geste d’habitude)[393]. On l’écouta, d’abord, comme un étrange et attirant visionnaire. Il reprit l’histoire de ses égarements, le récit de la vision qui avait retourné son âme. Il insista sur l’orthodoxie juive de sa doctrine :

[393] C’était aussi, nous l’avons vu, un geste traditionnel d’orateur : deux doigts repliés, les autres allongés.

« C’est pour l’espérance de la promesse venue de Dieu à nos pères que je suis mis en jugement, promesse dont nos douze tribus, servant Dieu nuit et jour avec persévérance, espèrent l’accomplissement, c’est pour cette espérance, ô roi Agrippa, que je suis accusé par les Juifs… C’est à cause de ces choses que les Juifs, m’ayant saisi dans le Temple, ont essayé de me mettre à mort. Ayant donc obtenu l’assistance de Dieu jusqu’à ce jour, je me tiens en témoin devant petit et grand, ne disant rien que ce que les prophètes, après Moïse, ont dit des temps à venir, si le Christ doit souffrir, s’il doit, ressuscité le premier d’entre les morts, annoncer la lumière au peuple et aux gentils… »

Jusqu’à cette phrase, l’étonnement, et, pour quelques-uns, la révélation d’un mystère avaient maintenu le silence. Mais Festus, représentant les divins Césars, ne pouvait admettre qu’un Juif, en sa présence, imposât comme ressuscité, comme seul vrai Dieu, un Messie universel, espéré par Moïse et les prophètes. L’hypothèse de la Résurrection et du Jugement lui paraissait d’ailleurs extravagante :

— Tu es fou, cria-t-il soudain ; Paul, trop de lectures te tournent à la folie.

La grossière brusquerie de l’apostrophe arrêta le discours, mais sans que Paul fût déconcerté.

— Non, releva-t-il, je ne suis point fou, éminent Festus ; les paroles que je prononce sont vérité et sagesse. Le roi ici présent le sait bien, lui devant qui je parle avec confiance. Il n’ignore aucun des événements dont je parle ; car ils ne se sont point passés dans un coin. Tu crois aux prophètes, roi Agrippa ? Oui, je sais que tu y crois.

Agrippa, loin de rembarrer ce hardi langage, fit à Paul une réponse obligeante :

— Pour un peu tu me convaincrais d’être chrétien.