Presque tous ceux qui tiennent le devant de la scène historique et œuvrent à même l’action, empruntent à l’événement leur importance à défaut de leur génie. Les artistes, au contraire, théâtre du drame intérieur permanent qui maintient l’homme dans l’angoisse et l’espérance, créent l’événement en projetant ce drame dans les consciences et les cœurs. Il est bien rare celui que l’événement conditionne mais qui, parce qu’il en nourrit une puissance spirituelle capable de lui faire subir des transformations inouïes d’où naissent de nouveaux événements, apparaît en démiurge au monde, au-dessus du bien et du mal, et tente, de son vivant même, de construire le monde selon l’image qu’il s’en fait. Que l’avenir le reconnaisse ou non, l’en maudisse ou l’en glorifie, Napoléon est de ces hommes-là. L’avenir, quel qu’il soit, ne peut plus se passer de lui.
Mais nous vivons tellement sur nos habitudes chrétiennes qu’il nous semble impossible qu’un mysticisme populaire s’élance d’autre part que d’un appel à la paix et à la douceur. Cependant ni les mythes helléniques, ni les mythes scandinaves, ni les mythes israélites, ni les mythes indiens ne s’appuyaient sur le renoncement à vivre. C’est même par une sorte de surprise historique que la fatigue grecque et juive s’est imposée, il y a vingt siècles, au jeune Occident plein d’innocence pour organiser un Moyen-Age dont le contraste dramatique qui maintenait, dans la fureur des passions brutales lâchées, l’espérance frénétique en un monde de voluptés morales impossibles à épuiser, a déterminé la grandeur. Le mythe, du moins sous sa forme élémentaire, est peut-être mort sans retour. Mais des abstractions mythiques le remplacent, aussi cruelles, plus sans doute, pour qui les veut réaliser. La paix, le bonheur, la justice sont de celles-là. J’ignore s’il faut voir en elles le dernier terme de l’effort spirituel de l’homme vers cet équilibre instable qui est pour lui la seule paix, le seul bonheur, la seule justice accessibles, et qu’il n’a pu réaliser jusqu’ici par éclairs qu’en traversant la guerre, le crime et le désespoir. J’ignore si ce n’est pas cet équilibre même qu’on divinisera un jour. Mais si ce jour arrive, je crois bien qu’on célébrera, dans quelque Eleusis réservée aux initiés de l’Esprit européen suprême, un culte où l’on rendra justice à l’homme dont le geste montra que l’harmonie était fonction, non pas de l’amour seul, mais avec lui de l’énergie toujours tendue à établir un ordre magnanime dans le drame des passions.
APPENDICE
Page 20. — [A] Deux livres, par-dessus tous les autres, celui de Gourgaud, celui de Bourrienne, nous éclairent là-dessus. Avec Gourgaud, vaniteux, chagrin, incompréhensif, amoureux jaloux et tyrannique de son maître, le ton n’est plus du tout le même qu’avec Las Cases, assez intelligent, plus déférent, qui ne lui résiste jamais. Plus du tout le même avec Bourrienne, haineux, ingrat, mais faisant, pour paraître impartial, un effort vers la sincérité qu’avec Mme d’Abrantès, coquette, bavarde, vaniteuse, pénétrée de l’esprit de famille. Chacun, comme il faut s’y attendre, écoute son tempérament, ses rancunes, ses préjugés pour porter son jugement. Un seul possède une vision aussi large que clairvoyante, jugeant l’homme d’ensemble, avec noblesse et pureté. C’est Rœderer. On sent qu’il est le seul, parmi les interlocuteurs de Napoléon, à comprendre ce qu’il lui entend dire, le seul aussi devant qui Napoléon, se sentant compris, s’épanche et se montre tel qu’il est réellement. Telle dut être aussi sa conversation avec Gœthe. Les autres laissent tomber les grandes choses, qui passent au dessus de leur tête, ou il se ferme devant eux.
Page 25. — [B] « Il avait beau, raconte Rapp, chercher à se montrer sévère, la nature était la plus forte, sa bonté l’emportait toujours. »
Page 37. — [C] Joseph, un jour, lui écrit qu’il est son aîné : « Aîné ? lui ? Pour la vigne de notre père, sans doute. »
Page 37. — [D] « La première bourrade passée, leur persévérance, leur obstination l’emportait toujours, et de guerre lasse, ils ont fait de moi ce qu’ils ont voulu. »
Page 40. — [E] « Vous aimez, écrit-il à Joseph, cajoler les gens et obéir à leurs idées. Moi, j’aime qu’on me plaise et qu’on obéisse aux miennes. »
Page 42. — [F] Et plus tard, à Sainte-Hélène : « Qu’ils m’appellent comme ils voudront, ils ne m’empêcheront pas d’être moi. » Ceci est le profond du cœur. Mais devant les Anglais, et pour ses serviteurs, il ne veut pas capituler. Il exige qu’on lui donne son titre, ou interdit qu’on paraisse devant lui.
Page 45. — [G] « Les ambitieux secondaires, a-t-il dit, n’ont jamais que des idées mesquines. »