On a bien mal compris ces choses-là. On a versé des torrents d’encre pour lui contester, par exemple, le mérite de Marengo. Un fléchissement d’une heure dans l’exécution matérielle d’une manœuvre immense organisée de Paris même et comportant le passage des grandes Alpes et la prise de Milan dans le dos des Autrichiens n’en altère en rien l’harmonie. C’est un instrument qui se brise dans un orchestre géant. On a parlé de Masséna, dont la résistance, dans Gênes, permet cette manœuvre-là. On a parlé de Desaix, qui en sauve l’exécution. Cela prouve, avant toutes choses, qu’il savait choisir ses principaux exécutants. La victoire était basée sur le sacrifice de Gênes ? Certainement. L’art vit de sacrifices, et la supériorité du sien, c’est que la cruauté du sacrifice consenti n’apparaît aux yeux de tous que si l’œuvre est imparfaite. Le sentimentalisme, je l’ai dit, ne joue aucun rôle dans cet art avant tout plastique et musical, pas plus qu’il n’intervient dès que Sébastien Bach ou Michel-Ange ont à dégager quelques lignes et quelques volumes de force de l’architecture formelle ou sonore qui représente l’univers pour eux. Mais l’art cruel de ces hommes suscite l’énergie la plus bienfaisante, et le mépris qu’ils ont pour l’exploitation des larmes élève le sentiment.

On a parlé encore de sa « désertion » en Égypte. Or, il venait de recevoir la nouvelle des désastres d’Italie et de la situation terrible où la France se trouvait. Il savait bien qu’il n’était, en Égypte, qu’une « aile de l’armée d’Angleterre ». Il embrassa d’un coup d’œil l’immense champ de bataille. Et, bravant le péril d’une capture probable il s’embarqua, laissant son armée presque intacte, après avoir assuré sa conquête, moins d’un mois auparavant, sur la plage d’Aboukir. Ce n’est sans doute pas la conduite d’un soldat. Ni même celle d’un chef. Mais c’est celle DU chef. Peut-être pas, en ce moment, selon la Constitution, mais selon le cœur et la tête. C’est celle qu’il tient en Russie, treize ans plus tard, quittant seul l’armée agonisante pour organiser la France et l’Allemagne contre le reflux de l’Orient. C’est celle qu’il tient à l’île d’Elbe, débarquant seul sur une côte hostile pour aller, l’épée au fourreau, dénouer le nœud gordien.

Précisément, à l’instant d’effectuer ce retour étrange, il a dit ce mot décisif : « Mon entreprise a toutes les apparences d’un acte d’audace extraordinaire, et elle n’est en réalité qu’un acte de raison. » C’est qu’il a le sens du miracle. Il sait, comme tous ceux qui voient l’ensemble d’une forme, traversant d’un coup d’œil la complexité formidable de son organisation pour en saisir l’unité, pourquoi, quand et comment le miracle se produira. Comme il voit clairement le but immédiat et la route et connaît les intérêts communs et les forces morales qui s’y dirigent aussi alors que la plupart n’y aperçoivent que les forces matérielles et les intérêts personnels qui l’en séparent, il paraît, aux regards de tous, être l’homme du miracle, celui qui le déclenche et l’exploite incessamment. Il ne fait que prévoir la solution logique qu’à peu près personne n’aperçoit, parce que la prévoyance et la logique sont loin d’être l’apanage de tous. Il a, d’ailleurs, le sens profond de ce renversement singulier des esprits qui voient le surnaturel dans l’ordre rationnel des choses et à qui le triomphe de la sottise, de la routine et de l’aveuglement semble au contraire naturel : « Le moyen d’être cru, dit-il, est de rendre la vérité incroyable. »

6

Si j’avais à caractériser les évolutions successives de ce génie guerrier qui lui permit, en moins de vingt années, et tout en abolissant pour jamais l’ère gothique en Europe, de donner à la guerre le plus poétique aspect qu’elle ait jamais eu, trois périodes très dessinées m’apparaîtraient nettement. Je vois d’abord l’enfant maigre aux cheveux désordonnés, défaillant d’insomnie, tenu par les nerfs, nourri de romans, d’épopées, solitaire, amoureux, effrayant de passion cachée qui rentre les lèvres, creuse les orbites, tire la peau sur le visage… Je le vois, dans la montée terrible d’une gloire inouïe et neuve, enivrant les hommes, enivrant les femmes, forçant le lyrisme à bondir dans le cœur des musiciens, lui-même ébloui des éclairs qui foisonnent dans sa tête pour lui révéler chaque jour la guerre comme un poème en action que personne n’a vécu, l’inventant toute dans une inspiration intarissable, bousculant les unes sur les autres les vieilles armées féodales, ramassant à pleins bras leurs canons, leurs drapeaux, les fleurs de leurs villes captives pour les jeter avec amour à ses bandes de va-nu-pieds : c’est la période romantique, ou italienne, celle de Lombardie, d’Égypte aussi, de la marche éclatante vers les sources du soleil, celle où les féeries fantastiques de Carpaccio et de Shakespeare, les grandes figures planantes de Tintoret, de Michel-Ange, les Mille et une Nuits, les marins de Salamine, les phalanges d’Alexandre, Ulysse errant, la Toison d’Or, les grandes trirèmes aux voiles pourpres berçant sur la mer inconnue les hoplites cuirassés porteurs de flûtes et de lyres étaient présents, éveillant dans les âmes vives des soldats de langue d’oc les échos mal assoupis des voix divines qui avaient salué sur tous les rivages du Sud la naissance de l’Illusion…

Je le vois, un peu plus tard, avec la santé rétablie, la certitude de soi et plus de calme dans le cœur, l’amour maîtrisé, les romans, les contes épiques mis de côté pour le Code à rédiger, et tout cela montant au visage d’un blanc mat dont la peau est moins sèche, l’ossature très apparente mais un peu moins accusée, les cheveux courts, toute l’allure à la fois apaisée et dominatrice du maître désormais reconnu, l’uniforme plus net, plus sobre, non plus une petite bande, mais l’armée elle-même et tout un peuple obéissant dans l’enthousiasme et la foi… Je vois le contact plus étroit avec la nation française et les soldats du Rhin organisant ses dons, introduisant dans leurs rapports plus d’harmonie et de mesure, ordonnant sa Grande Armée bien vêtue, bien nourrie, magnifiquement encadrée, heureuse, en un bloc de puissance où toutes les provinces gauloises et rien qu’elles fusionnent pour imposer à l’Europe, en mouvements irrésistibles, l’idée architecturale d’un ordre nouveau à bâtir : c’est la période classique, ou française, de Marengo à Iéna, celle où la discipline de Corneille, les cadences mélodieuses de Racine et de Poussin, la méthode de Descartes étendue jusqu’aux manœuvres de Turenne, aux murailles de Vauban, aux jardins de Versailles, aux grandes routes ombragées qui portent la vie et la force du centre aux extrémités des membres de la nation donnent au peuple et aux soldats l’impression continue des conquêtes définitives de la raison et de la volonté sur le sentiment et l’instinct…

Je vois enfin, avec la graisse envahissante, une nouvelle agitation au fond du cœur contracté par la puissance souveraine, les sourcils se fronçant sur l’admirable mais impitoyable visage dont les plans s’empâtent un peu, dont la peau s’injecte de bile, tandis que le col de la redingote monte dans le cou épaissi et que le chapeau s’enfonce plus bas sur le crâne où s’éclaircissent les cheveux… Je le vois maniant d’une main qui s’énerve ses immenses troupeaux de vassaux et de mercenaires où le noyau français se dessèche de plus en plus tandis que s’épaissit la chair d’abord indifférente et flasque, puis peu à peu empoisonnée, infiltrée de fiel et de lymphe, saignante, traînée aux hécatombes, lourdes masses obéissant mal à l’impulsion de la grande tête assombrie qui en tire encore, pour décorer le palais mondial qu’elle rêve, des effets somptueux ou sinistres, de riches harmonies barbares, du sang sur la neige infinie ou la poussière tournoyante qui monte des plateaux brûlés : c’est la période mystique, ou orientale, où le sombre cœur espagnol, l’âme slave insaisissable et titubante, la marée à la fois assoupissante et régénératrice de l’Afrique et de l’Asie mêlent leurs lourdes alluvions aux eaux claires de l’Occident, la lutte éternelle, les victoires alternatives de Dionysos et d’Apollon. Et puis, enfin, pour que le démiurge montre qu’il est resté capable d’une renaissance immortelle, d’un renouvellement toujours frais et jaillissant de sa puissance lyrique, non plus une période nouvelle, mais une danse fulgurante au bord de l’abîme ouvert, la soudaine fusion, dans la suprême symphonie, de la grande mesure classique où la France a reconnu ses moyens et ses destinées et de la passion romantique où les sources du vieux Mythe s’étaient brusquement rouvertes à la surface du sol.

XIII
PROMÉTHÉE

1

Un jour que Rœderer entretenait Napoléon des gestes et des intentions de son frère Joseph, il s’attira cette réponse : « Il est bon que vous alliez près de lui. Il continue à faire des choses qui mécontentent l’armée. Il fait juger par des commissions espagnoles les Espagnols qui tuent mes soldats. Il ignore que partout où sont mes armées, ce sont des conseils de guerre français qui jugent les assassinats commis sur mes troupes… Il veut être aimé des Espagnols, il veut leur faire croire à son amour. Les amours des rois ne sont pas des tendresses de nourrice, ils doivent se faire craindre et respecter… Le roi m’écrit qu’il veut revenir à Morfontaine[16] : il croit me mettre dans l’embarras ; il profite d’un moment où j’ai, en effet, assez d’autres occupations… Il me menace quand je lui laisse mes meilleures troupes et que je m’en vais à Vienne seul avec mes petits conscrits, mon nom et mes grandes bottes… Il dit qu’il veut aller à Morfontaine plutôt que de rester dans un pays acheté par du sang injustement répandu. C’est une phrase des libelles anglais. Qu’est-ce donc que Morfontaine ? C’est le prix du sang que j’ai versé en Italie… Oui. J’ai versé le sang. Mais c’est le sang de mes ennemis, des ennemis de la France. Lui convient-il de parler leur langage ? Si le roi est roi d’Espagne, c’est qu’il a voulu l’être. S’il avait voulu rester à Naples, il pouvait y rester… Il croit me mettre dans l’embarras, il se trompe fort. Rien ne m’arrêtera. Mes desseins s’accompliront. J’ai la volonté et la force nécessaires. Rien ne m’embarrasse. Je n’ai pas besoin de ma famille. Je n’ai point de famille, si elle n’est française… Mes frères ne sont pas Français. Je le suis seul…