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Des émotions de ces dernières semaines, il m’est demeuré une stupéfaction douloureuse qui m’empêche de rassembler mes idées. Une seule impression distincte se dégage de cet assoupissement moral : celle de mon isolement complet. Désormais je suis seule au monde, toute seule. Ce sentiment de solitude est souvent venu déjà attrister et aggraver ma situation. Mais c’est bien pis maintenant. Alors du moins mon père vivait, et bien que son cœur me fût fermé, qu’il me tînt systématiquement éloignée de lui, c’était pourtant quelqu’un à qui j’appartenais. Aujourd’hui je n’appartiens plus à personne, aucun devoir ne me réclame, aucune obligation ne me retient. Demain, mon dernier lien se brisera, quand je quitterai ce qui fut pour moi la maison paternelle. Thérèse, ma pauvre fille, te voilà libre, aussi libre qu’un oiseau du ciel. Thérèse, que feras-tu de ta liberté ?
Château de Hauteville.
Je suis arrivée à Hauteville il y a une semaine. C’était vers le soir, il tombait une pluie fine et serrée, le vent agitait les grands arbres du parc. Sur le perron du château je vis de loin une femme debout ; sa silhouette se dessinait nette et droite sur le fond lumineux du vestibule éclairé. Quand la voiture approcha, elle descendit rapidement les degrés, exposant sa tête nue à l’eau du ciel.
Ses deux mains amicalement tendues m’aidèrent à descendre, puis s’appuyèrent sur mes épaules, tandis qu’elle m’embrassait. Je sentis contre mon visage fatigué la pression de sa joue fraîche et j’entendis une voix vibrante et jeune qui me disait :
— Soyez la bienvenue, Thérèse !
Cette femme, c’était ma cousine Renée. Elle est fort jolie, grande, élancée, avec un petit air languissant dans la démarche qui lui donne une grâce de plus. Son teint est mat, ses cheveux châtains sont enroulés simplement autour de sa tête ; sur le front une frange qui tombe très bas sur les yeux. Les yeux ! voilà ce qu’elle a de plus remarquable ; ils sont grands, lumineux, d’un bleu violet ; l’expression en est singulièrement triste et forme un contraste étrange avec son visage d’enfant aux contours arrondis et légèrement indécis encore. La bouche est celle d’une personne heureuse, une bouche faite pour sourire. Voilà ce qu’est l’extérieur ; quant au reste, c’est encore l’inconnu ; mes yeux voient, mais je ne suis en état ni d’observer, ni de définir. Je ne l’avais pas revue depuis son enfance, c’était donc une étrangère en face de qui je me trouvais. Nous étions un peu embarrassées l’une vis-à-vis de l’autre. Elle me regardait d’un air à la fois curieux et timide.
— Comme vous devez avoir froid ! dit-elle enfin ; quel triste voyage !... Je suis fâchée que Robert n’ait pu aller à votre rencontre.
Elle m’installa auprès du feu, me raconta qu’elle était seule au château, que son mari était absent, qu’il ne reviendrait que dans quelques jours. Ensuite, elle me parla de sa tante de Faverges, de son frère Gontran, de leur enfance si heureuse ! Maintenant il voyageait en Afrique, elle lui écrivait de longues lettres...
Ce bavardage innocent, sortant de cette bouche enfantine, me berçait doucement : il y avait si longtemps que je n’avais entendu une voix jeune ! Telle fut notre première soirée.