Cette limitation à un sujet unique est peut-être indispensable aux chercheurs des secrets de la vie; la science veut être aimée seule, elle n’admet pas de rivales, elle demande même que les forces de ses fervents soient appliquées à une branche spéciale et non à l’arbre entier. Mais la catégorie des personnalités scientifiques est fort restreinte; la plupart des professions libérales et des carrières de l’état n’exigent point semblable absorption mentale, et une culture plus large ne pourrait que les avantager. Cependant dans cette classe aussi on se limite de plus en plus à l’indispensable, on ne veut pas sortir de l’étroit rayon visuel de l’occupation immédiate et de l’intérêt égoïste. Le désir du progrès intelligent ne tourmente que faiblement la majorité des hommes, même ceux qui ont fait de bonnes études. Sauf exception, ils n’éprouvent aucun désir de savoir pour savoir; ils parcourent quelques journaux, tout au plus quelques revues, et cet exercice suffit amplement à satisfaire les besoins de leur esprit.

L’excuse de cette indifférence et de cette paresse mentale réside en partie dans les lancinantes préoccupations économiques qui attristent la plupart des vies; toutes les énergies sont absorbées par la lutte pour le pain quotidien sous toutes ses formes. Mais l’explication ne sert point à la classe nombreuse des personnes nées dans l’aisance, ni à celle des oisifs riches, dans lesquelles devrait se recruter l’élite intellectuelle du monde, non celle qui produit mais celle qui absorbe, goûte et juge.

Quand on n’a pas à penser avec angoisse au lendemain, quand l’avenir de ceux dont on est responsable semble à peu près assuré, l’esprit reste plus libre, plus clair, plus apte à recevoir le bon grain, à le faire germer et fleurir. Ne rien semer, ne rien planter dans ces conditions-là est inexplicable et même légèrement honteux. Engourdis par le bien-être, ceux qu’on appelle les heureux de ce monde ne sentent que faiblement la vie intellectuelle. Ce qui flatte le toucher et le regard: train de maison, mobilier, toilettes personnelles, tout doit être recherché, parfait, exquis; des découvertes récentes se rapportant au confort et à l’élégance, aucune n’est ignorée! On les applique avec promptitude, car il serait humiliant de ne pas être au courant de ce qui a été inventé pour le teint, les cheveux, le service de table, la décoration des appartements... Mais nulle curiosité, nul amour-propre ne poussent la généralité des individus à s’approprier les manifestations de l’esprit. Le désir de progrès et de perfectionnement qui les agite pour leur vie matérielle ne s’étend pas au développement de leur intelligence.

A cet égard, l’indifférence est étonnante; non seulement, la plupart des gens ne sentent pas la honte de l’ignorance, mais leur jardin intérieur ne les occupe nullement. Aussi, lorsque l’âge des passions est passé, s’étiolent-ils dans un ennui morne, dont ils finissent par mourir. Pour la distraction et le relèvement de leur esprit, des trésors de connaissances s’étendent en vain devant eux; ils sont impuissants à les saisir, à les absorber, à s’en enrichir l’intelligence et l’âme. Le fonds de culture leur manque, l’habitude du travail cérébral leur fait défaut; ils ne peuvent plus assimiler ni méditer; ils ne savent même plus jouir, car comme dit Schopenhauer: «Toute splendeur, toutes jouissances sont pauvres reflétées dans la conscience d’un benêt.»

L’immense catégorie des femmes dont la richesse ou le travail d’un mari assure l’aisance et les loisirs, se refuse, elle aussi, davantage encore que les hommes, à l’effort intellectuel. Leurs études terminées, elles jettent leurs livres par la fenêtre et s’empressent d’en oublier le contenu. Chez quelques peuples, la lecture tient une assez grande place dans les habitudes féminines; il en est d’autres où elle paraît superflue, sinon pire. Examinez en ces pays-là le budget d’une femme, vous ne verrez figurer le compte du libraire dans aucune de ses colonnes! L’idée du progrès intellectuel, considéré comme un devoir, n’a pas pénétré encore les cerveaux féminins de certaines races; c’est une inconnue, et une inconnue à laquelle l’entrée de la maison est fermée de parti pris.

Essayez de démontrer à la plupart des femmes riches et aisées l’utilité du développement intellectuel, elles vous riront au nez! Essayez d’en faire un cas de conscience, elles hausseront les épaules! En général, pas la moindre curiosité ne les possède pour ce qui forme la nature et le but de la carrière ou de la profession de leurs maris et de leurs fils. Aucune honte d’être ignorantes ne courbe leurs fronts; elles se croient des êtres complets et seraient embarrassées, sauf exception, de subir un examen d’école élémentaire! Tant qu’elles ont vingt-cinq ans, la lacune ne se fait pas trop sentir, mais, lorsque la jeunesse est passée, que les enfants ont grandi, que le rôle de poupée devient ridicule, que trouvent-elles dans leur cerveau pour intéresser leur vie, remplir leur temps, donner de salutaires conseils à leurs fils et filles devenus des hommes et des femmes? Rien, absolument rien! Et elles en sont réduites au morne ennui, ou à la médiocre ressource des plats commérages ou, ce qui est pire encore, au piteux et immoral dérivatif des caprices, des agitations, des exigences par lesquelles elles se donnent l’illusion de la vie et de la puissance en tourmentant famille, entourage, dépendants...

Si la Providence les a douées d’un grand discernement, d’instincts délicats, d’intuitions très fines, les femmes, dont il est question ici, peuvent suppléer par ces qualités naturelles aux lacunes dépendant de leur culture insignifiante, de leur éducation illogique, de leur paresse mentale. Mais plus elles ont reçu de dons, plus elles sont coupables de les avoir négligés; au lieu de faire fructifier le talent qui leur avait été confié, elles l’ont enfoui sous terre, et, ne pouvant le rendre doublé ou triplé au Créateur des choses, rentrent dans la catégorie des mauvais serviteurs. Elles auraient pu donner une floraison superbe et restent à l’état de maigres bourgeons! Le manque d’effort intellectuel, effet d’atavisme, ou absence de volonté, les condamne à une pauvreté d’esprit dont elles souffrent, sans peut-être s’en rendre compte elles-mêmes. Se contentant d’horizons restreints, se figurant qu’on ne peut en reculer les bornes, elles emploient leurs énergies cérébrales, non à essayer de comprendre le mouvement de la vie universelle,—ce qui est le premier devoir de tout être pensant,—mais à tenter de primer sur les autres femmes en de vaniteuses poursuites.

A ce tableau légèrement chargé, on peut opposer de nombreuses exceptions, mais même dans les pays les plus avancés à cet égard, la paresse intellectuelle reste la principale ennemie de la femme, comme elle est l’ennemie de l’homme oisif, qui, justement parce qu’il échappe à l’acharnante poursuite du pain quotidien, devrait sentir l’obligation d’augmenter par la méditation et la lecture le fonds commun de la richesse intellectuelle.

Les femmes, capables de suppléer par la finesse de leurs instincts aux connaissances qui leur manquent, sont d’ailleurs une rareté. En général, la nature est avare de ce don spécial; beaucoup de femmes, même intelligentes, ne sont pas intuitives; elles se trouvent désemparées et impuissantes devant une situation difficile, et ne savent ni comment la juger, ni comment en sortir. Quels conseils pourront sortir de leurs lèvres si leurs enfants les interrogent, si leur mari les consulte, quand elles n’ont pour les inspirer qu’un esprit faible et frivole? Leur violence d’appréciation, leur absence d’équilibre naissent de leur ignorance. Les qualités de douceur, de tolérance, de patience que l’homme, mari ou fils, désire rencontrer chez sa compagne ou sa mère ne pourront se développer et se maintenir que par l’élargissement de la mentalité féminine. Tant que la femme n’aura pas appris à être objective, qu’elle jugera toujours à travers elle-même, qu’elle comprendra imparfaitement ce qu’elle entend et de quoi elle parle, comment pourra-t-elle être logique et équitable dans ses jugements? Au lieu d’entraver ce développement, l’homme, dans son propre intérêt, devrait y contribuer de tout son pouvoir, l’exiger de celle qu’il épouse au lieu d’y mettre obstacle et de railler les rares efforts qu’elle fait en ce sens.