CHAPITRE II
Du plomb dans la viande
Cette bagnole n’a pas été achetée chez un antiquaire. Pour un bolide, c’en est un. Et Jeannine — puisque Jeannine il y a — ferait la pige à Nuvolari. Nous tapons le cent vingt. Les pégreleux lèvent les bras au ciel et cavalent sur les talus en nous voyant foncer. Une fois Napoli passée, nous nous ruons dans un univers enseveli sous une poussière grise et âcre, qui nous entre dans la gorge et nous brûle les poumons. À cette allure-là, il n’y a pas, dans toute l’Italie, un seul truc à quatre roues susceptible de nous rattraper, c’est assez réconfortant. Je n’ai qu’une hâte : remettre les plans à l’ambassadeur et aller me taper un spaghetti d’honneur avec mes copains consuls. Ensuite, je tâcherai de mettre la main sur ce cucudet de code. J’enlève le sable qui me rentre dans les mirettes, parce que, sincèrement, deux yeux c’est pas trop pour reluquer à la fois un des plus beaux paysages et l’une des plus belles filles in the world. Je m’en mets plein les cocards. Si vous voyiez cette petite fée au volant, les cheveux au vent, les lèvres serrées, une écharpe jaune autour du cou, les bras nus, la gorge pas trop empaquetée… vous ne penseriez plus à rien, et il faudrait au bout d’une heure de contemplation, qu’on vous réapprenne à lire et à faire des i et des o sur du papier quadrillé, tellement vous seriez commotionnés. Parole !
Jeannine sent que je la regarde. Sans bouger sa tête brune, elle questionne :
— À quoi rêvez-vous ?
Je lui réponds par une historiette véridique.
— J’avais, lui dis-je, un copain danois qui était le plus joyeux luron dont on puisse rêver pour vider des bouteilles et paillarder. Quand on lui parlait de l’amour, il se marrait tellement fort que les watmen arrêtaient leurs tramways parce qu’ils croyaient qu’il y avait alerte. Un jour, je reçois un coup de téléphone de ce coco-là.
« — Je viens, me dit-il, de rencontrer la plus belle femme du monde. Si je ne parviens pas à la tomber, je me balance dans la mer du Nord.
« — Tu ferais mieux de te balancer dans les draps, ivrogne ! Tu es encore saoul, ricané-je en raccrochant.
« Eh bien, deux jours plus tard, on a retrouvé son corps à l’entrée du port…