Il pense à M. Otto qui sentait le gros drap boche et le cuir. M. Otto avec son visage en carton, ses yeux comme des gâchettes et ses croix gammées un peu partout. À l’heure actuelle, il se bat dans les environs, à la tête de ses hommes. Il crie des choses en allemand ; des choses de mort et de courage, des choses cruelles et héroïques, bien tranquille et si fort dans la forteresse de son uniforme vert. Subsiste-t-il en lui suffisamment de calme pour lui permettre de songer à Hélène ? Mais qu’est Hélène pour cet homme ? Une jouissance passée, grande et rousse, poussant un rire de fille heureuse. Le sexe n’a pas de mémoire. M. Otto se bat et une bataille vaut bien un souvenir d’amour. S’il est tué, son dernier cri sera pour son Führer et, peut-être, sa dernière pensée pour sa mère.

Que signifie la vie et la mort de M. Otto désormais, puisqu’il a eu avec leur famille ce contact suffisant à enfanter une catastrophe ? On ne peut suivre indéfiniment le destin des gens qui influencent le vôtre.

La mère se tient debout et son gros ventre pend sous sa robe. Son visage est vert, d’un vert soufré, sirupeux et gris dans les rides. Elle s’applique à prendre un masque tragique, mais le tragique, chez elle, ressemble trop à de l’ennui, pour inquiéter. Depuis bien longtemps, elle sent le rance ; c’est une odeur familiale que le père et les enfants supportent allégrement. Ils ont même, embusqué dans les narines, comme un appétit de cette odeur. Un jour, ils la redécouvriront peut-être… après la mort de la mère, en flairant un objet lui ayant appartenu.

Le canon rugit avec un bruit de jappement, comme le lion de la Metro Goldwyn.

La mère dit, d’une voix distraite :

— Autant j’avais la frousse des bombes, autant j’ai pas peur du canon.

À ce moment, un coup plus fort dégringole dans la rue et elle sursaute.

Le père rit, produisant un petit bruit de dents.

— Va donc te recoucher, conseille-t-il.

— Je ne peux pas dormir, geint la mère ; quelle vie ! Albert, tu te souviens ?…