À dix-huit ans, elle rencontre le père. Le père travaillait dans une entreprise de travaux publics à Grenoble. À ce moment, il construisait une route et la route passait justement devant l’hôtel. Vous parlez comme la vie est curieuse… Une route qui vient vous chercher là où vous êtes.

Hélène bouge en geignant.

Lorsqu’elle était petite, Hélène ne voulait jamais quitter sa mère. Et toutes deux chantaient à longueur de journée dans l’appartement. La voix d’Hélène était blonde comme ses cheveux. Sa voix aussi a changé. Lorsqu’elle chante, maintenant, on dirait qu’elle se met un verre de lampe contre la bouche. En chantant, elle secoue les épaules.

Elle dit :

« — Le swing, tu ne peux pas comprendre ce que c’est prenant. »

La mère ne répond rien, mais elle préfère les chansons de son temps, dans lesquelles on découvre de beaux hommes à moustache fine, des jeunes filles sérieuses tenant des bouquets. Ces couples-là maintenant seraient nos grands-parents.

Hélène pousse un cri et sursaute dans le lit.

« C’est un cauchemar, pense la mère, faut-il la réveiller ? »

Un court instant elle réfléchit.

Non. À quoi bon ? Un rêve ne dure pas, sans doute celui d’Hélène est-il déjà terminé, tandis que la réalité est toujours là, imperturbable et constante. Rien n’est plus persévérant que la vérité, on essaie de l’oublier, on y parvient et vlan ! la revoilà, narquoise. On marche toute sa vie dans du présent. À force d’y réfléchir, on en a marre. Alors on pense à des faits passés, admis — il faut du temps pour admettre les faits — qui, pourtant, sont arrivés au présent.