— Ça vous épate… (Il jouissait de ma stupeur.) Vous savez bien que je flaire toutes les bonnes affaires. Bon. Arrivez en vitesse ; d'où téléphonez-vous ? Bordeaux ? Qu'est-ce que vous foutez à Bordeaux ? Du vin ? J'aurais dû y songer, pardi. Dès que vous serez de retour, collez votre démission chez V.I.L. Du reste, je vais leur écrire aujourd'hui pour leur expliquer.
Je suis sorti du bureau de poste en titubant. Ce n'est pourtant qu'à la coopérative que je me suis un peu enivré. Pas beaucoup… Juste assez pour que la vie achève de prendre la couleur dorée du vin que nous transportions.
Nous avons fait le plein de gas-oil à Libourne.
— Jamais nous n'aurons assez de carburant. J'avais juste les tickets nécessaires pour le voyage, et l'histoire du réservoir nous met dedans.
— T'inquiète pas, a dit Mathias, je connais un type à Montpellier qui nous en échangera contre du pinard. Il travaille dans un garage et il se débrouille en bricolant le compteur du poste.
— Où prendras-tu le vin ?
Il a eu une de ces mimiques effarées qui chaque fois déclenchait en moi une douce hilarité.
— Et qu'est-ce qu'on charrie ? s'est-il exclamé. Du chouette bordeaux ou bien de la m… ?
— Je te vois venir, mais as-tu pensé que la contenance de la citerne est vérifiée à un litre près ? Et puis la question ne se pose pas, puisque les scellés ont été posés.
— Ce que tu peux être innocent… Tu sais donc pas que la contenance de la citerne est calculée sans les six trous d'homme. Or, chacun a une capacité de vingt-cinq litres, c'est moi qui ai procédé au remplissage et je peux te jurer que je n'ai ôté les tuyaux que lorsque ça débordait. Tu saisis ? Quant aux scellés, je m'en moque.