— C'est que nous sommes seuls sur cette route, lui ai-je fait remarquer. Nous devons compter sur nous, uniquement.

— Oui, a-t-il admis, c'est vrai ; tu avais raison de dire que le travail… Qu'est-ce que tu racontais déjà au sujet du travail ? Bon, voilà que je ne m'en rappelle plus… En tout cas, c'était pas bête…

Nous avons atteint Libourne à midi le lendemain. Aucun autre incident n'avait troublé notre voyage. Mathias était d'une extraordinaire endurance. Il voulait toujours conduire et, en deux heures de sommeil, il récupérait complètement. Ç'a été pour moi, jusqu'à notre point de destination, une randonnée de tout repos. Je passais la moitié du temps, vautré sur la couchette à regarder défiler le paysage, tandis que mon camarade chantait des refrains bachiques d'une attendrissante voix de fausset. Partout où nous nous arrêtions, les gens accouraient afin d'admirer notre attelage. C'était toujours les mêmes questions : « Quelle est la contenance des citernes ? Combien le tracteur fait-il de chevaux ? », etc.

— J'ai l'impression, m'a dit Mathias, de véhiculer une ménagerie. C'est incroyable ce que les hommes s'épatent facilement ; et dire qu'ils blaguent les vaches parce qu'elles regardent passer les trains !

Le marchand de vin, prévenu par téléphone, attendait. A peine étions-nous arrivés qu'il a grimpé dans la cabine.

— Nous allons charger à Sainte-Radegonde, a-t-il déclaré ; faisons vite si vous voulez repartir ce soir, car à six heures le type de la régie ferme boutique, et vous n'auriez pas vos papiers.

Il nous a fallu près d'une heure pour parcourir les quelque vingt kilomètres séparant la coopérative de Libourne. Pendant que les employés des caves emplissaient nos cuves, j'ai musé dans le village, au milieu des vignobles. Je suis tombé en arrêt devant le bureau de poste. Toutes les fois que je me trouve éloigné d'Hélène, c'est à proximité des gares et des postes que j'apaise le mieux ma tristesse. Je suis entré dans l'étroit local fleurant l'affiche moisie et l'encre violette. J'avais le banal désir d'expédier une carte postale, mais je me suis dit que j'arriverais à destination avant elle. J'ignore pourquoi j'ai demandé :

— Combien d'attente pour V… ?

La postière a consulté un cahier couvert de moleskine noire.