On nous a servi à manger en terrasse. La bonne chère et les facéties de mon compagnon me rendaient optimiste.
— C'était l'heure paisible où les lions vont boire, ai-je récité à mi-voix.
— Moule-nous avec ta poésie, a ordonné Mathias, la bouche pleine ; déguste-moi plutôt ce melon frappé.
Il m'amusait.
Je découvrais brusquement, non sans surprise, à quel point m'avait manqué, depuis un an, la présence d'un camarade. J'avais vécu pendant cette période avec trop de gravité. Mon amour, mes remords, mes soucis n'avaient presque pas connu cet apaisement que des amis d'âge égal s'apportent en se fréquentant.
J'ai vidé mon verre et j'ai attendu la bouffée de chaleur qui suit l'ingestion du vin, cette exhalation amicale qui vous enveloppe la tête comme un linge chaud.
* * *
La nuit était complètement tombée lorsque nous sommes repartis. C'était à mon tour de conduire. Mathias a grimpé sur la couchette. Il s'est enroulé dans la vieille couverture noirâtre dont on ne pouvait préciser autrement la couleur tant elle était sale et graisseuse.
— Avant de démarrer, ouvre donc les réservoirs, m'a-t-il conseillé ; c'est pas la peine de charrier plus loin les trois mille litres de flotte qu'on a mis dans les citernes pour les rincer.
J'ai obéi. Je suis allé au caisson de droite où aboutissaient les six robinets d'écoulement et je les ai ouverts à fond. Après quoi j'ai escaladé le marchepied et claqué la portière. Mon camarade ronflait déjà. Je n'avais pas parcouru dix kilomètres qu'une conduite intérieure m'a fait un appel de phares ; elle m'a doublé et s'est rangée à quelques mètres du camion. J'ai cru que c'étaient les flics de la route. J'ai stoppé. Un type à cheveux blancs a couru à moi.