Je chantais en descendant le cours du Rhône.

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A Marseille, le conducteur devait chercher lui-même son fret avant de remonter, et il touchait un pourcentage sur sa charge. J'avais la liste des entrepositaires avec lesquels ma maison était en relations. Je n'ai pas perdu de temps à regarder les négrillons pêcher les crabes dans le vieux port. A peine le « Mack » a-t-il été vidé que j'ai entrepris ma collecte.

Elle a très bien marché : deux cargos en provenance de Dakar et d'Alger étaient arrivés la veille, les cales pleines de balles de laine à destination de Lyon. J'avais la chance de mon côté.

Je suis rentré par Arles où un de mes compatriotes tient un commerce de quincaillerie en gros. J'ai déjeuné chez lui, bu quelques pastis en évoquant des souvenirs pleins de gosses en blouse noire. Cette fragile bouffée de passé a un peu dissipé la tristesse qui me tourmentait lorsque je pensais à ma chère Hélène qui concevait tristement dans le pavillon de Saint-Theudère, en m'attendant.

Je suis reparti au début de l'après-midi. J'aime la vallée du Rhône triomphale, ses villages de pierres aux toits décolorés, ses châteaux forts orgueilleusement dressés sur des pitons rocheux, et ses vignobles prestigieux.

A sept heures du soir, j'étais de retour à Lyon à la surprise satisfaite de mes patrons qui m'ont complimenté.

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Lyon-Grenoble — Lyon-Chambéry — Lyon-Valence — Lyon-Dijon. Pendant dix jours j'ai voyagé sans arrêt, me reposant quelques heures sur les banquettes ou les couchettes des camions. Sautant du « Mack » dans le « Berliet », du « Berliet » dans le « Bernard », mangeant au hasard de ma faim et des bistrots de routiers. Enfin, j'ai obtenu deux jours de congé et je me suis précipité à Saint-Theudère.

J'y ai retrouvé une Hélène pâlie et triste dont l'aspect m'a navré.