Parfois elle s'arrêtait pour me regarder et j'allais l'embrasser.
Vous me croirez si vous voulez, mais il y avait quelques gouttes d'essence dans le réservoir ; il n'était donc pas crevé. J'ai sorti la boîte de vitesses pour la nettoyer et ajuster les écrous. J'ai démonté le carburateur et me suis assuré que l'essence passait bien. Après quoi, j'ai limé et décrassé toutes les bougies. Je travaillais lentement, méthodiquement. J'examinais tout, démontais la moindre pièce et je ne la réajustais qu'après l'avoir dûment vérifiée. Dans l'ensemble, ça n'allait pas trop mal : les pistons fonctionnaient dans les cylindres. Malheureusement, le toubib avait coulé une bielle, c'est ce qui avait motivé l'arrêt définitif de son carrosse. Je suis allé un matin de très bonne heure à la ville voisine avec le boucher pour en acheter une. Il m'a présenté à son garagiste qui, heureusement, a pu me dépanner. J'en ai profité pour acheter des pièces pour chambre à air.
Le jour où le moteur a tourné, nous avons presque pleuré, Hélène et moi.
Notre auto !
Nous en faisions le tour. Nous la caressions, nous l'embrassions… C'était le premier bien matériel que nous possédions en commun. Nous l'aimions déjà et ne songions plus à nous moquer d'elle.
Nous avons réparé les banquettes tant bien que mal, avec des joncs séchés et des déchets de toile de bâche que nous a cédés le bourrelier. Pendant qu'Hélène les cousait, je démontais tous les pneus et révisais les chambres à air. C'était vraiment de la bonne qualité. Elles ne semblaient pas trop poreuses et, après un sérieux gonflage, elles tenaient le coup toute la journée. Lorsque tout a été en état, que j'ai eu fait recharger les batteries, ressouder le phare, rafistoler la malle, j'ai repeint la voiture. Sa couleur initiale devait être le vert bouteille. Après nous être concertés, nous avons choisi une peinture noire, laquée, qui donnait au soleil de beaux reflets bleutés. Mon grand coup de génie dans cette réfection a été de passer les rayons des roues au bleu roi.
Pas une seule fois le docteur n'était venu voir comment allaient les travaux. Il se terrait dans sa grande baraque pourrie et n'en sortait pas même pour aller chercher son lait. Il se trouvait en pleine période de crise. Madame Picard m'a expliqué que, périodiquement — tous les deux mois environ —, il s'enfermait ainsi, et, claquemuré, sourd aux appels, s'enivrait à mort pendant plusieurs jours.
Lorsque la voiture a été enfin en état de marche, j'ai couru sonner chez Thiard pour le prier de venir la contempler. Les gens faisaient cercle dans la cour de l'auberge et se confondaient en compliments. La bataille était gagnée, et quelle bataille ! Je venais, à force de volonté, de prouver à tout un clan de villageois méfiants, qui ne connaissaient d'autres lois que celles du travail, que j'étais un fils de leur race.
Mes mains guérissaient.
Je les regardais — calleuses et noires — avec une certaine tendresse. J'étais fier de moi et des autres…