— Dites donc, docteur, avez-vous entendu dire dans ce bled qu'il y a eu la guerre, ces temps-ci ?
— Et alors ?
— Alors, a expliqué Hélène, les Allemands l'ont perdue et on a exercé des représailles sur ceux et celles qui avaient sympathisé avec eux. On les a arrêtés. On a écrasé les pieds aux hommes, on leur a cassé les dents ou bien on les a simplement lynchés… et puis on a tondu les femmes, vous saisissez ?
— Parfaitement, a murmuré le docteur.
— Que pensez-vous de cela ?
— Comment voulez-vous qu'un individu puisse porter un jugement sur un mal collectif — j'entends : un jugement équitable ? Ce sont les générations qui jugent et non pas les hommes. Voilà pourquoi on dit que le recul du temps est nécessaire pour juger les faits historiques : à la vérité, ce recul n'est pas nécessaire pour juger, mais pour faire l'unisson sur un jugement.
— Ce que vous dites est confus, a déclaré Hélène, mais tout de même, j'en dégage quelque chose. J'ai l'impression qu'à travers des considérations de cette sorte, mon cas s'adoucit. Au lieu de me sentir une hors-la-loi, je m'intègre à l'immense cortège des victimes d'une catastrophe.
Les choses s'arrangeaient. Le docteur ne semblait pas trop surpris de la découverte qu'il venait de faire. Il s'est mis à nous examiner gravement d'un air triste et navré. Alors je lui ai tout raconté : mon aventure et celle d'Hélène.
— C'est étrange, a murmuré ma compagne lorsque j'ai eu fini, un héros et une traîtresse oublient le monde en se voyant. Ils s'en vont côte à côte sur la route, sans un mot, pour essayer d'aller recommencer le monde plus loin. Brusquement, les conséquences de la guerre s'anéantissent pour eux. C'est très romanesque, et avec de la bonne volonté, on peut y découvrir comme un symbole.
— Tout se ramène à une conjugaison des sexes, a affirmé le vieillard. Et qu'allez-vous faire ?