— Ça doit vous paraître idiot toutes ces simagrées, nous a-t-il dit, mais vous comprendrez quand je vous aurai dit que j'ai été élevé dans un quartier d'usines sur les murs duquel on ne voyait pas du lierre, mais des affiches. Et une plante verte sur une fenêtre donnait, seule, l'idée de la nature…

Il a trouvé notre aménagement à son goût et a fait honneur au repas. Il a essayé de déballer des souvenirs, mais j'ai changé la conversation et l'ai orienté sur l'avenir. J'ai eu un instant d'appréhension lorsque, au dessert, il s'est levé pour examiner la photographie de Petit Louis. Mon cœur battait en le voyant froncer le sourcil. Mathias a paru chercher un instant de sa vie au fond de sa mémoire, puis il a esquissé une moue d'impuissance et s'est rassis.

Hélène n'avait rien remarqué.

Le service fonctionnait admirablement. Nous gagnions de l'argent et je commençais — pour la première fois de ma vie — à faire des économies. J'attendais le printemps pour organiser des voyages collectifs. J'alléguais le retour des beaux jours, mais, en réalité, je ne voulais plus m'éloigner de Saint-Theudère avant qu'Hélène ait accouché.

Un automne maussade commençait. Les routes étaient jonchées de feuilles mortes, détrempées par des pluies fréquentes et que l'aigre vent d'octobre amassait çà et là. Nous devions prendre garde à ces monticules visqueux qui faisaient grommeler Mathias. Mon ami conduisait presque tout le temps, il aimait le volant et détestait rendre la monnaie. Nous avions fini par nous répartir d'une façon définitive la besogne, mon rôle à moi consistant à m'occuper exclusivement des questions messagerie et comptabilité.

Je me félicitais de cette collaboration. Avec Mathias aucun travail ne semblait fastidieux. Il savait donner de l'attrait aux occupations les plus dépourvues d'intérêt et rendre presque agréables les efforts manuels. Lorsque nous ne faisions pas le service, nous nous occupions au garage où les cultivateurs apportaient volontiers ce que Mathias appelait leurs « bricoles ». Nous rendions de fréquentes visites à l'auberge. Joyeux drille, franc buveur, mon compagnon possédait toujours un auditoire fervent, soucieux de ne pas rater une seule de ses bonnes histoires, de ses chansons stupides ou l'un de ses tours de cartes.

Cette fois ma situation était faite, comme le répétait Thiard. Le toubib se réjouissait de nous voir réussir et me citait en exemple aux enfants. A ses yeux, j'étais une sorte de héros du travail dans le genre de Bernard Palissy.

— Voyez-vous, me répétait-il fréquemment, dans la vie il faut s'obstiner à rester dans son coin. A première vue, ce village perdu de Saint-Theudère ne paraissait offrir aucune source d'activité à un type comme vous, mais vous y êtes demeuré malgré tout…

— Grâce à vous, doc…