Quelqu'un m'a tendu une coupe de mousseux et, au goût, j'ai reconnu le vin pétillant de Maurois, clos de la Citadelle… année du Maréchal… Je me suis mis à rire et mon regard a croisé celui du viticulteur.

Il a cligné de l'œil. Hélène a attaché son bouquet de soucis après le bouchon du radiateur.

Je voulais aller l'embrasser, mais le maire a prononcé un discours — le même qu'il récitait depuis vingt ans devant le monument aux morts pour le 11 novembre, et dans la salle des fêtes à l'occasion du 14 Juillet.

Jusqu'ici, j'ignorais ce qu'était le sentiment de la propriété. Je dois avouer que j'avais toujours considéré cette joie suprême comme un vice dégradant. Je n'en pouvais comprendre les subtiles satisfactions, n'ayant jamais rien possédé qui soit de valeur.

Grâce à ce car que je conduisais quatre fois par semaine à V…, je jouissais d'un bonheur matériel, lequel me paraissait, chose curieuse, moins précaire que le bonheur spirituel.

* * *

Avant d'accomplir mon premier voyage, j'avais reçu de Maurois une superbe sacoche de cuir neuf à fermoir de cuivre, à l'intérieur de laquelle le viticulteur avait symboliquement placé une pièce de un franc. En partant, le matin, je me l'étais mise en bandoulière.

Je me sentais ému et gauche. Mais, lorsque avec mon car j'ai débouché sur la place, j'ai tout de suite vu que les paysans l'étaient bien plus que moi.

Il y avait foule, chacun ayant eu à cœur d'étrenner le service. En un clin d'œil le véhicule a été plein. Cinquante personnes pour le moins le prenaient d'assaut, s'y ruaient, panier au bras, l'escaladaient silencieusement. Il s'est produit un grouillement, une bousculade, un fourmillement. Un instant, le car a ressemblé à une monstrueuse charogne couverte de vermine.