— Et ta petite môme qui t'attend avec son loupiot dans le ventre ? Pour un peu de respect humain, tu ne vas pas la laisser choir.
J'ai pensé à Hélène ardemment. J'entendais sa voix, sa chère voix me dire : « Je n'en peux plus de t'attendre, Pierre. » Mathias avait raison, je le savais. Mais j'étais un homme, rien qu'un homme avec des faiblesses d'homme, même lorsque ces faiblesses ont le masque du courage.
— N'insiste pas, je reste.
— Mais…
— Si on y passe, tant pis. Il y a tellement de pauvres bougres qui sont morts pour que leur général ait une étoile de plus sur sa manche, rien que pour ça… J'aime mieux m'offrir le luxe de culbuter avec un copain et… vingt deux mille litres de vin…
— Bon ! Alors nous allons changer de tactique. Cette fois, j'embraye et je mets pleins gaz.
Le moteur a tourné sourdement. Un instant, j'ai cru que le véhicule allait patiner, puis il s'est arraché, le pont penchait de plus en plus, mais la distance nous séparant de l'autre rive diminuait : quatre mètres, trois mètres cinquante… Lentement le pont se relevait. Quelques tours de roues… Ça y était, nous étions sauvés. Sauvés !
— Maintenant, il s'agit d'en mettre un coup et de donner l'alarme au prochain bourg. Tu vois pas qu'un autre poids lourd ait l'idée de nous imiter ?
J'avais la gorge serrée. J'ai posé ma main sur celle de Mathias.
— Écoute, lui ai-je dit, prenant délibérément une décision, nous avons vécu trop de sales moments ensemble, il ne faut pas que nous nous quittions. Donnons un sens à notre amitié, Mathias. J'aurai besoin d'un type à la hauteur pour me seconder dans mon entreprise d'autobus. Et ce type ce sera toi. Et nous travaillerons ensemble ; nous continuerons à nous bagarrer côte à côte. Le veux-tu, dis, ma vieille, le veux-tu ?