— Dis-donc, tu te défends ; moi, j'ai toujours rêvé d'être mon patron. Tous ceux qui s'échinent pour le compte d'autrui caressent cette idée-là. Peut-être que ça m'arrivera un jour, qu'en penses-tu ?
— Bien sûr. Chacun a sa chance un jour ou l'autre. L'essentiel, c'est de la reconnaître et de lui sauter dessus.
— En tout cas, je te félicite. Tu vas payer un marc pour fêter cette bonne nouvelle. Ce qui me chiffonne, c'est la pensée que tu vas partir. Je m'étais déjà mis dans la tête que nous travaillerions longtemps ensemble. C'était rudement chic, mon vieux copain, de s'être retrouvés, hein ? Tous les deux on irait au bout du monde et même au bout de la nuit, comme disait l'autre.
Je me suis rembruni.
— Nous y sommes allés, lui ai-je assuré. Vrai, Mathias, tu ne t'es pas aperçu que nous avions touché le fin fond des ténèbres ?
J'ai posé mes mains sur la table bien à plat. Elles se détachaient durement sur la nappe de papier.
— Mets les tiennes à côté, ai-je poursuivi.
Il a obéi sans parler. Elles se ressemblaient.
Malgré leur différence de taille, elles étaient fardées et façonnées par le même travail.
— Tu vois, elles ne se souviennent plus de la nuit dont tu parles. Les mains, ça se lave, comprends-tu ? Avec de l'huile de graissage mieux encore qu'avec de l'eau. Mais la conscience… Mathias, la conscience… c'est autre chose. Il n'existe pas de pierre ponce pour la récurer.