Ceci n'est que l'histoire d'un homme qui cherche sa vérité à travers la folie d'une époque, les rigueurs de son métier, la force de son amour.
Vous allez assister à son aventure et sans doute aurez-vous fréquemment envie de lui souffler à l'oreille le parti à prendre, la conduite à observer, tellement vous le verrez anxieux et désemparé.
Mais laissez-le chercher sa route et réservez votre pitié, car cet homme-là, c'est peut-être vous…
A MM. Adolphe PHILIBERT et Louis AMBLARD qui connaissent les secrets de la route et qui se battent chaque jour pour elle, j'offre de grand cœur ce livre qui, sans eux, n'aurait pas vu le jour. F. D.
P.S. — L'auteur tient à remercier également la Maison Bouharde et la Compagnie de transports internationaux B.A.C. C'est grâce à ces organismes remarquables par leur matériel comme par leur personnel d'élite qu'il a pu faire son apprentissage de la route.
PREMIÈRE PARTIE
Maudit soit celui qui déplace les bornes de son prochain. (Extrait de la Bible)
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Vers midi, nous sommes arrivés des faubourgs. Nous avons franchi le petit pont en dos d'âne malgré l'encombrement. Les berges étaient noires de monde. Les gens regardaient le corps d'un gros milicien qu'on avait jeté à la rivière. Le cadavre ne pouvait s'échapper d'un remous appelé « la tombe du chien » parce que c'est là qu'on venait noyer les bêtes. Il tournait doucement avec des brindilles couvertes d'écume grise. Il était plein de sang et les gamins lui jetaient des pierres. Ça amusait la population. Il faisait chaud et gai. Le ciel était blanc. Nous avons traversé le centre de la ville et nous sommes parvenus à l'école communale où étaient parqués les prisonniers. Sous le préau, à côté des urinoirs malodorants, siégeait un conseil de guerre composé de quelques chefs de maquis. On lui amenait les miliciens identifiés réputés comme tueurs et, après un rapide interrogatoire et un petit discours patriotique qu'il resservait, à une syllabe près, à tous les prévenus, le conseil décrétait que le type serait fusillé. Les hommes de l'aréopage étaient un peu pâles et gênés. Lorsque nous sommes arrivés, ils avaient déjà condamné cinq types à mort. Le président a dit un mot à un jeune gars rougeaud qui servait de planton, ce dernier s'est approché de nous :
— Le colonel ordonne que vous fusilliez les condamnés, a-t-il dit.