Les amis sont toujours là.

Un moment après, Marillac, en pantoufles, un foulard autour de la tête, tenant d’une main un bougeoir et de l’autre sa pipe, parut sur le seuil de la porte; il y resta dans une immobilité admirative.

—Tu es beau, dit-il, tu es magnifique, fatal et maudit. Tu me rappelles Kean dans Othello.

Have you pray’d to night, Desdemona?

Gerfaut le regarda sans répondre, en fronçant les sourcils.

—Je parie que c’est la dernière scène de notre troisième acte, reprit l’artiste en posant son bougeoir sur la cheminée; il paraît que cela sera joliment tragique et que le balcon de la Porte-Saint-Martin peut faire provision de vinaigre des quatre voleurs. Une idée! je me sens en verve aussi, et si tu veux, nous allons nous mettre à dévorer du papier comme deux boas constrictors. Tu as une sonnette, en parlant de serpent?... Ah! oui. Voilà le cordon; je vais dire qu’on nous fasse un bol de café d’homme, quintessencié et incendiaire.—Ou plutôt je descends moi-même à l’office; je suis très bien avec Marianne; d’ailleurs, chez Bergenheim, liberté, libertas. Le café, c’est ma muse à moi; sous ce rapport-là je ressemble à Voltaire...

—Marillac, s’écria son ami en le voyant près de sortir.

L’artiste se retourna et revint docilement sur ses pas.

—Tu vas me faire le plaisir, lui dit Gerfaut, d’aller dans ta chambre. Tu travailleras ou tu te coucheras, à ton choix; et, entre nous, tu ferais tout aussi bien de dormir. Je veux être seul.

—Tête dieu pleine de reliques! tu me dis cela comme si tu méditais un attentat sur ton illustre personne. Est-ce que nous nous suicidons? Voyons si tu n’as pas quelque arme cachée, quelque bague à poison. Le poison des Borgia, malédiction! Cette substance blanche dans ce vase de porcelaine, vulgairement nommé sucrier, est-ce pas d’aventure un scélérat d’arsenic déguisé en honnête denrée coloniale?