Depuis son entrée dans le monde, Mme de Bergenheim avait conservé, même à la campagne, l’habitude des veilles prolongées de la vie de Paris. Lorsqu’après ces soins recherchés, ces détails minutieux de toilette, qui attestent le respect d’une femme pour elle-même, elle confiait son corps blanc et satiné aux draps de sa couche élégante, l’opium d’un roman nouveau ou de quelque revue à la mode lui versait le sommeil qui semblait la fuir. Cette damnable habitude, dont tout mari fera bien d’essayer la proscription dans son empire, avait fini par faire prévaloir au château le système de l’appartement séparé. Christian, en bon gentilhomme campagnard, se levait comme la Dandinière, au soleil naissant; à cette heure il partait pour la chasse, allait visiter quelque bois pour en régler la coupe, ou surveiller les ouvriers continuellement employés sur divers points de son domaine. Il ne rentrait ordinairement que pour dîner et ne voyait guère Clémence que pendant les heures qui s’écoulaient depuis cet instant jusqu’au souper, au sortir duquel, fatigué de ces occupations qui font des plaisirs d’un propriétaire de province une véritable fatigue, il avait hâte d’aller chercher le repos du juste. Les deux époux avaient donc trouvé moyen, sous le même toit, de s’isoler en vivant à heures différentes; la nuit de l’un était presque le jour de l’autre.
A l’espèce de précipitation avec laquelle, ce soir-là, Mme de Bergenheim abrégea les préliminaires de son coucher, on eût pu croire qu’elle éprouvait les atteintes d’un sommeil inaccoutumé. Mais lorsqu’elle fut étendue dans son lit, la tête sous le bras, comme un cygne le cou sous son aile, et presque dans l’attitude de la Madeleine du Corrège, il eût été facile de deviner, à ses yeux ouverts et étincelants d’une vie fiévreuse, qu’elle avait cherché l’isolement de sa couche pour se livrer plus librement à quelque invincible préoccupation.
Son esprit évoqua successivement, avec une merveilleuse fidélité, les moindres événements de cette journée, auxquels un effort continuel l’avait fait paraître indifférente. Elle vit d’abord la figure de Gerfaut couverte de sang, et le souvenir de la sensation affreuse qu’elle avait éprouvée à cet aspect lui redonna pendant quelques instants un battement de cœur involontaire. Elle se rappela ensuite la manière dont elle l’avait retrouvé au salon, à côté de son mari, assis sur le fauteuil qu’elle-même avait quitté l’instant d’auparavant. Cette circonstance si futile l’avait frappée; elle y voyait une preuve de cette intelligence sympathique, de cette sorte de don de seconde vue qu’Octave possédait à ses yeux, qui était en lui une arme si redoutable. Selon elle, il avait dû deviner que c’était là son fauteuil et s’en emparer par cette raison, comme il voulait s’emparer d’elle-même tout entière.
Pour la première fois, Clémence voyait réunis l’homme à qui elle appartenait, et celui qu’elle regardait un peu comme son bien. Car, par un de ces arrangements de conscience dont les femmes seules ont le secret, elle était arrivée à penser quelquefois: Puisque je suis sûre de n’être jamais qu’à M. de Bergenheim, Octave peut bien être à moi?—Syllogisme hétérodoxe, peut-être, dont elle conciliait les deux propositions avec une subtilité inimaginable. Un instinct de pudeur lui avait toujours fait redouter cette rencontre, que la coquette la plus aguerrie ne voit jamais sans embarras. Entre son mari et son amant, une femme est comme une plante qu’on arrose de glace, tandis qu’un rayon de soleil cherche à l’épanouir. La figure sombre, jalouse, ou même tranquille ou insouciante d’un époux a une incomparable puissance de compression. On est mal à l’aise pour aimer sous le feu d’un regard qui semble darder dans chaque rayon le poignard de Malatesta, et dont la paix a quelque chose de plus terrible encore; car tout jaloux paraît tyran, et la tyrannie porte à la révolte; mais un mari confiant a l’air d’une victime égorgée dans son sommeil et inspire, par son calme même, de plus poignants remords.
Le rapprochement de ces deux hommes amena naturellement Clémence à une comparaison qui semblait devoir tourner à l’avantage de Christian. M. de Gerfaut n’avait de remarquable qu’un air intelligent et spirituel; il y avait de la pensée dans ses yeux et de la finesse dans son sourire, mais ses traits irréguliers n’offraient aucun caractère de beauté; sa figure avait habituellement une expression fatiguée, particulière aux gens qui ont beaucoup vécu en peu de temps, et qui lui donnait l’air plus âgé que Bergenheim, quoiqu’il eût quelques années de moins. Celui-ci, au contraire, devait à sa constitution herculéenne, fortifiée encore par la vie salubre de la campagne, une apparence de florissante jeunesse qui rehaussait la noblesse régulière de ses traits. Il était donc incomparablement mieux que son rival.
Dans la vertu de son âme, Clémence exagéra la supériorité de son mari sur son amant. Ne pouvant trouver celui-ci gauche ou insignifiant, elle voulut se persuader qu’il était laid. Elle passa ensuite en revue toutes les excellentes qualités de M. de Bergenheim: son attachement et sa bonté pour elle, la loyauté et la noblesse de son caractère; elle se rappela la justice éclatante que Marillac avait rendue le jour même à sa bravoure, cette qualité hors laquelle il n’est point de salut pour un homme auprès des femmes. Elle fit, en un mot, tout ce qui était en son pouvoir pour s’exalter l’imagination et voir dans son mari un homme distingué, un preux chevalier, un héros digne d’inspirer la plus vive tendresse.—Quand elle fut à bout de ses efforts d’admiration et d’enthousiasme, elle se retourna par un mouvement d’une violence extrême, enfouit sa tête dans l’oreiller et s’écria en sanglotant:
—Je ne peux pas l’aimer!
Elle pleura longtemps et amèrement.—En se rappelant son ancienne sévérité à l’égard des femmes dont la conduite pouvait justifier la médisance, elle exerça sur elle-même, à son tour, la dureté de son jugement; elle se vit plus coupable que toutes les autres, car sa faiblesse lui parut moins excusable. Elle se trouva indigne et méprisable, et souhaita mourir pour échapper à la honte qui rougissait son front, aux remords qui déchiraient son âme.
Combien de pleurs douloureux noient ainsi chaque nuit des yeux qui ne devraient verser que des larmes de bonheur! Que de soupirs troublent le silence des ténèbres! Que de drames tristes et passionnés se passent au fond d’une alcôve solitaire! Parmi les femmes, ce sont les nobles et les célestes que le remords étend sur son brasier impitoyable. Mais, au milieu des flammes qui le torturent, le cœur palpite, impérissable comme la salamandre. Souffrir, n’est-ce pas là sa destinée? La tendresse de ces anges se nourrit de leurs tourments et s’en accroît, car, pour qui l’a respiré, l’amour est une fleur si divine qu’on tarit à l’arroser, s’il le faut, tous les pleurs de ses yeux et tout le sang de son âme.