—Et voilà comme la garde royale a été assassinée au coin des bornes par les héros de vos glorieuses journées! s’écria Mlle de Corandeuil avec indignation.
—La charge passée, la foule était revenue plus exaltée, plus rugissante. Les barricades s’élevaient avec une rapidité prodigieuse; il y en avait deux assez près l’une de l’autre à l’endroit du boulevard où je me trouvais. Je vis tout à coup bondir, par-dessus la première, un cavalier dont le chapeau portait un panache de plumes de coq rouge et blanc. Je reconnus un officier d’ordonnance, chargé sans doute de quelque dépêche de l’état-major. Au milieu des vociférations de la foule, des pierres qui lui étaient lancées, des bâtons qu’on jetait aux jambes de son cheval, il continuait sa route le sabre dans le fourreau, la tête haute, fier et calme; il avait l’air de parader au Carrousel.
Arrivé à la seconde barricade, il assembla son cheval, comme s’il eût été question de franchir une haie dans une course au clocher. En ce moment, je vis les fenêtres du petit entresol se fermer de nouveau.—Ah! vieux gredin! m’écriai-je. Le coup de fusil couvrit ma voix; le cheval, qui venait de sauter, s’abattit sur les genoux; le cavalier essaya de le relever, mais après un effort, il retomba aussitôt sur le flanc. La balle lui avait traversé la tête.
—C’était ce pauvre Fidèle que j’avais donné à ton mari, dit Mlle de Corandeuil, qui mettait toujours beaucoup de sentimentalisme dans les noms dont elle baptisait les animaux.
—Il méritait son nom, mademoiselle, car la pauvre bête paya pour son maître, à qui le coup était destiné. Plusieurs de ces figures atroces, qui sortent de terre les jours de révolution, se précipitèrent en hurlant vers l’officier renversé. J’accourus, ainsi que plusieurs jeunes gens, aussi peu disposés que moi à laisser égorger un homme sans défense. En approchant, je reconnus Christian: il avait la jambe droite prise sous le cheval, et de la main gauche il essayait de tirer son sabre. Des leviers, des pavés, des bâtons étaient levés sur lui. J’arrachai le sabre que sa position l’empêchait de sortir du fourreau, et je m’écriai d’une voix de tonnerre:—Le premier gredin qui avance, je l’éventre comme un chien enragé!
J’accompagnai ces mots d’un tour de moulinet qui tint un moment les cannibales à distance.
Les jeunes gens qui étaient avec moi suivirent mon exemple. L’un prit une pioche à terre, l’autre arracha une branche à un arbre de la barricade, d’autres essayèrent de dégager Bergenheim de dessous le cheval. La foule grossissait autour de nous pendant ce temps; les hurlements redoublaient:—A bas les ordonnances!—Ce sont des gendarmes déguisés.—Vive la liberté!—Il faut les tuer!—A la lanterne les mouchards!
Le danger était imminent, et je compris qu’une blague patriotique pouvait seule nous tirer d’affaire. Pendant qu’on relevait Christian, je sautai sur le ventre de Fidèle pour être vu de tous, et je m’écriai:
—Vive la liberté!