—Pitt et Cobourg! dit entre ses dents l’artiste, en regardant la vieille fille d’un air ébahi; mais son bon sens lui fit comprendre que le républicanisme n’était pas de mise. Songeant, d’ailleurs, à la mission dont il était chargé, il ne crut pas trop charger sa conscience par une petite concession de principes et en manœuvrant diplomatiquement.

—Mademoiselle, répondit-il, j’appelle les ordonnances désastreuses en pensant à leur résultat. Vous m’accorderez certainement que ce que nous avons aujourd’hui doit faire regretter à tout le monde les causes qui l’ont amené.

—Quant à cela, monsieur, nous serons entièrement d’accord, dit Mlle de Corandeuil, en reprenant sa sérénité.

—Le volcan ouvert sous nos pas, reprit Marcillac, qui tenait à sa période, préludait par de caverneux rugissements à la lave torréfiante qui devait bientôt en jaillir. L’agitation était extrême dans le peuple. Plusieurs engagements avec les troupes avaient déjà eu lieu sur différents points. J’étais sur le boulevard Poissonnière, où je venais de déjeuner, et je contemplais en artiste la scène dramatique dont il était le théâtre. Des hommes à bras nus, des femmes pantelantes, arrachaient des pavés ou abattaient des arbres. Un omnibus venait d’être renversé; on y joignait des cabriolets, des meubles, des tonneaux; tout devenait arme de défense. Le craquement des arbres qui tombaient, les coups de levier sur les pierres, mille voix confuses rugissant comme une seule voix, la Marseillaise chantée en chœur, une fusillade irrégulière qui se faisait entendre du côté de la rue Saint-Denis, composaient une harmonie stridente, stupéfiante, tempestueuse, auprès de laquelle l’orage de Beethoven eût semblé le gazouillement d’un colibri.

J’écoutais dans un recueillement solennel ce rugissement du peuple mordant sa chaîne et prêt à la briser, lorsque mes yeux s’arrêtèrent par hasard sur la fenêtre d’un entresol en face de moi. Un homme d’une soixantaine d’années, cheveux gris blanc, figure grasse et fraîche, physionomie honnête et placide, était assis devant une petite table ronde, enveloppé d’une robe de chambre en soie, couleur gris de souris. La fenêtre s’ouvrant jusqu’au parquet, je le voyais dans son encadrement comme un portrait en pied. Sur la table était un bol de café au lait dans lequel il trempait ses mouillettes, en lisant son journal.—Je vous demande pardon de ces détails, mesdames, mais l’habitude d’écrire.

—Comment, monsieur, votre récit nous intéresse beaucoup, dit obligeamment Mme de Bergenheim.

—Un carlin, comme le vôtre, mademoiselle, s’était dressé contre le balcon où il appuyait ses pattes; il regardait fort curieusement la révolution de Juillet, tandis que son maître, absorbé par sa lecture et la dégustation de son café, restait aussi indifférent à tout ce qui se passait que s’il eût été à Pékin ou à New-York.

—O calme d’une âme candide et pure! m’écriai-je à la vue de ce petit tableau d’intérieur, digne de Greuze; ô douce philosophie! ô sérénité patriarcale! dans quelques instants peut-être le sang va couler par torrents, et voici un beau vieillard qui savoure son café à petites gorgées, dans la paix de son cœur. Il me semblait voir un agneau broutant sur un volcan.

Marillac aimait beaucoup les volcans et manquait le moins possible l’occasion d’en faire tonner un à la fin de sa période.

—Tout à coup une commotion de terreur parcourt la foule; on se rue, on se précipite, en un instant le boulevard est vide. Des plumes ondulant sur de hauts schakos, des flammes rouges et blanches flottant au bout de longues lances, et que je vis poindre à travers les arbres du côté du Panorama, m’apprirent la cause de cette panique. Un escadron de lanciers chargeait. Avez-vous vu, mesdames, une charge de lanciers?