Cette observation fit éprouver à celui qui en était l’objet la mauvaise humeur que ressent un écrivain en découvrant une faute de français dans un de ses ouvrages.
—Vous travaillez donc au château, dit-il pour changer le cours de la conversation.
—Voilà six mois que je suis dans cette baraque, répondit Lambernier; c’est moi qui ai sculpté les nouvelles boiseries, et je peux dire que c’est du soigné. Eh bien, ce grand sanglier de Bergenheim m’a mis hier à la porte comme s’il avait chassé un de ses chiens.
—Il avait sans doute ses raisons.
—Je vous dis que je l’escarbillerai... des raisons! des sottises! On a dit que je causais à la femme de chambre de madame et que je me disputais avec les domestiques, un tas de fainéants! Ne m’a-t-il pas défendu de mettre les pieds sur son domaine; j’y suis sur son domaine; qu’il vienne donc m’en chasser, qu’il vienne, il verra comme je le recevrai. Vous voyez bien ce bâton; je viens de le couper dans son bois à son intention.
Le jeune homme n’écoutait plus son interlocuteur, qui continuait ses menaces avec une furie méridionale; ses yeux s’étaient reportés vers le château et en étudiaient les moindres détails, comme s’il eût espéré qu’à la fin les pierres se changeraient en verre pour lui en laisser voir l’intérieur. Cette curiosité, si elle avait un autre objet que l’architecture et la physionomie de l’édifice, ne fut pas satisfaite. Aucune figure humaine ne vint animer cette maison triste et muette, comme l’est dans les contes arabes la cité des adorateurs du feu. Toutes les fenêtres restaient fermées, ainsi qu’il arrive dans un logis inhabité. Les abois lamentables d’une meute de chiens, probablement prisonniers dans leur chenil, interrompaient seuls cet étrange silence et répondaient plaintivement aux menaces lointaines du tonnerre, dont les roulements sourds, répétés par les échos, donnaient à cette scène un caractère lugubre.
—Quand on parle du loup, il sort du bois, dit tout à coup l’ouvrier avec une émotion qui démentait ses récentes bravades; si vous voulez voir ce diable incarné de Bergenheim, tournez la tête. A l’avantage.
A ces mots, il franchit un fossé à gauche du sentier et s’élança dans le taillis. L’étranger, de son côté, parut éprouver une impression presque semblable à la frayeur visible de Lambernier, lorsqu’en se retournant il eut aperçu un homme à cheval qui s’avançait au galop. Au lieu de l’attendre, il se jeta dans le pré qui descendait à la rivière, et se cacha derrière un des bouquets d’arbres dont il était semé.
Le baron, à qui l’on ne pouvait guère donner plus de trente-trois ans, avait une de ces figures énergiquement belles, dont le type semble particulier aux vieilles races militaires. Ses cheveux d’un blond ardent et ses yeux bleu clair tranchaient vivement sur son teint coloré; son aspect était dur, mais noble et imposant malgré la négligence de ses vêtements, dans lesquels se retrouvait cette indifférence en matière de toilette qui devient habituelle aux propriétaires campagnards. Sa taille très élevée commençait à prendre un embonpoint qui en augmentait l’apparence athlétique. Il se tenait fort droit sur sa selle; et à la manière dont il étreignait de ses longues jambes le ventre de sa monture, on devinait qu’il eût au besoin renouvelé les tours de force du maréchal de Saxe. Il arrêta subitement son cheval à la place que venaient de laisser libre les deux interlocuteurs, et d’une voix faite pour ébranler un régiment de cuirassiers: