V

UNE lieue plus bas que le château de Bergenheim, était situé le village de la Fauconnerie, à l’embranchement de plusieurs vallons, dont le principal, au moyen d’une route peu fréquentée, ouvrait une communication entre la Lorraine et la haute Alsace. Cette position avait eu quelque importance dans le moyen âge, à l’époque où les Vosges étaient hérissées de partisans des deux pays, toujours prêts à recommencer la guerre de border, plaie éternelle de toutes les frontières. Sur un rocher dominant le village, se trouvaient les ruines du château qui lui avait donné un nom qu’il devait lui-même aux oiseaux de proie, hôtes habituels de ces pics élevés. Pour rendre justice à qui de droit, nous devons ajouter que, de tout temps, les châtelains de la Fauconnerie avaient pris à tâche de justifier cette appellation par des habitudes plus belliqueuses qu’hospitalières; mais, depuis longtemps, le souvenir de leurs prouesses féodales dormait avec leur race sous les décombres du manoir; le château était tombé sans que le hameau se fût agrandi de ses ruines; la pique et l’arquebuse des hommes d’armes n’avaient été remplacées ni par l’aune du comptoir, ni par la chaudière à vapeur de la fabrique; de bourg considérable, la Fauconnerie était devenue village médiocre et ne présentait de remarquable que les ruines mélancoliques de son château.

Au milieu d’une nature pittoresque, il était impossible d’imaginer rien de plus prosaïquement misérable que les maisons dont la route se trouvait bordée d’une manière assez régulière; leur étage unique et écrasé, l’uniformité des toits de chaume noircis par la pluie, les maigres jardinets entourés d’un petit mur sec, et qui la plupart n’offraient pour végétation qu’un carré de choux et quelques plates-bandes de haricots, donnaient l’idée de l’existence pauvre et rabougrie de leurs habitants. Après l’église, que l’évêque de Saint-Dié avait fait reconstruire presque en entier, et la cure, qui avait naturellement partagé cette heureuse fortune, une seule maison s’élevait au-dessus de la condition de chaumière: c’était l’auberge de la Femme-sans-Tête, qui florissait alors sous le gouvernement de Mme Gobillot, femme forte, et ne ressemblant en rien au nom de son établissement.

Une grande enseigne partageait avec l’inévitable bouchon de genévrier l’honneur de décorer la porte d’entrée, et justifiait une dénomination qu’on eût pu regarder comme irrespectueuse pour le beau sexe. Le dessin primitif avait été rehaussé de couleurs éclatantes par l’artiste chargé des restaurations de l’église. Cette alliance du profane et du sacré avait, il est vrai, scandalisé le succursaliste desservant la paroisse, mais sans qu’il osât se plaindre trop haut, car Mme Gobillot était une des puissances du lieu. Une femme en robe rose, à grands paniers, et montée sur d’immenses patins, étalait donc solennellement sur l’enseigne l’éclat rajeuni d’un costume de 1750; un énorme éventail vert, qu’elle tenait à la main, lui cachait totalement le visage, et c’était ce caprice du peintre qui avait valu à l’auberge le nom qu’elle portait.

A droite de cette figure originale était peint, d’une manière fort régalante, un pâté dont le couvercle laissait sortir un trio de têtes de bécasses, ce qui lui donnait un faux air de la couronne de Créquy, fermée, comme chacun sait, par trois cous de cygne; plus loin, sur un lit de cresson, nageait une espèce de monstre marin, carpe ou esturgeon, truite ou crocodile. Le côté gauche du tableau n’était pas moins succulent: un poulet rôti, couché sur le dos, la tête sous l’aile, et levant au ciel, d’un air piteux, ses pattes mutilées, avait pour acolyte un buisson d’écrevisses d’un trop beau rouge pour n’être pas fraîchement cuites. Le tout était entremêlé de bouteilles et de verres pleins de vin. Aux extrémités, deux cruchons de grès, sergents serre-files de ce peloton gastronomique, avaient fait sauter leurs bouchons, qui volaient encore dans l’espace, tandis qu’une mousse blanche jaillissait de leurs cous étroits comme des naseaux d’un dauphin, et retombaient majestueusement après avoir décrit une longue parabole.—Enseigne fallacieuse!

Un remords de conscience, ou le désir de se mettre à l’abri de tout reproche de la part des consommateurs, avait fait placer, sur l’appui d’une des fenêtres, à côté de la porte, une étagère grillée qui donnait une idée beaucoup plus juste des ressources du logis. Quelques œufs dans une assiette, un morceau de pain dont David eût armé sa fronde avec le plus grand succès, une bouteille de verre blanc laissant apercevoir un liquide de même couleur, destiné à représenter le kirsch en indigène, mais qui n’était en réalité que de l’eau, formaient le prospectus d’un repas d’anachorète, au niveau duquel il était difficile que les ressources de la cuisine ne se maintinssent pas.

Une porte cochère conduisait dans la cour et aux écuries les voituriers, principaux habitués du lieu; une autre, celle que couronnait l’enseigne fastueuse, était flanquée de deux bancs de pierre et ouvrait directement dans la cuisine, qui, à sa destination spéciale, joignait les honneurs de salon de compagnie. Une cheminée, à manteau énorme, sous lequel pouvait se chauffer toute une famille, occupait le milieu d’un des côtés. A l’un de ses coins, un four déployait sa gueule noire, que masquaient en partie les pelles et les fourgons employés à son usage. Deux ou trois jambons, suspendus à des poutrelles et consciencieusement fumés, annonçaient qu’on pouvait, sans crainte de famine, attendre les massacres gastronomiques de la Saint-Martin. Vis-à-vis la fenêtre, un dressoir en chêne ciré, aussi gothique de forme que de nom, étalait un grand luxe d’assiettes à larges fleurs et de petits verres octogones, qui ne rappelaient que de fort loin les cristaux de Baccarat et la porcelaine de Sèvres. Un banc de cuisine, quelques chaises de bois et des fourneaux devant la fenêtre complétaient l’ameublement.