Le cheval, excité par une grêle de coups qui menaçaient de le peler en détail, prit le galop. Les cavaliers suivirent cet exemple, et en peu d’instants ils arrivèrent tous à l’endroit où le domestique continuait ses cris et sa pantomime effarée.

—Un corps!... un homme noyé!... cria-t-il, lorsque la voiture s’arrêta.

Cette fois ce fut le procureur du roi qui se leva et sauta du char avec la légèreté d’un chamois.

—Un homme noyé! dit-il, que personne n’y touche! au nom de la loi!... Et rappelez vos chiens.

A ces mots, il se précipita vers l’endroit que lui désignait le domestique, avec l’ardeur particulière aux membres du ministère public, qui en général courent au délit comme un soldat au feu. Tout le monde mit pied à terre et s’empressa de le suivre. Aux dernières paroles du valet, Octave et Bergenheim avaient échangé un coup d’œil étrange. L’émotion du dernier fut si vive qu’il faillit tomber en descendant de cheval, et qu’il fut quelque temps avant de pouvoir dégager son pied pris dans l’étrier. Enfin, par un violent effort sur lui-même, il réussit à vaincre son trouble et à suivre ses compagnons d’un air calme et indifférent.

A la pointe inférieure d’une sorte de croissant échancré par le courant dans le rivage, un saule d’une grosseur considérable arrondissait en parasol ses branches flexibles moitié sur la terre, moitié sur l’eau. Les chiens avaient cerné cette place contre laquelle ils aboyaient avec fureur; quelques-uns même s’étaient jetés à l’eau par une sorte de manœuvre stratégique, et comme pour essayer un autre genre d’attaque; mais dès que l’un d’eux osait s’avancer jusque sous les branches de l’arbre, il battait aussitôt en retraite en donnant des signes d’une terreur plus grande que l’avait été sa colère. Les coups de fouet du piqueur parvinrent enfin à les contenir à distance. Les chasseurs purent alors approcher et apercevoir l’objet qui excitait à un si haut point l’effroi de la meute. C’était, ainsi que l’avait annoncé le domestique, le corps d’un homme noyé; jeté par le courant contre le tronc même du saule, il y était resté, la tête prise entre deux branches à fleur d’eau comme dans une fourche. Ses épaules se trouvant engravées dans le sable, on voyait à découvert toute la partie supérieure du buste, tandis que les jambes, à flot, dans un lit plus profond, suivaient chaque ondulation et tantôt allaient au fond, tantôt semblaient nager à la surface.

—C’est le menuisier! s’écria M. de Camier en écartant le feuillage qui avait empêché jusqu’alors de voir distinctement la tête, et en reconnaissant les traits de l’ouvrier quoiqu’ils fussent livides et gonflés.—N’est-ce pas, Bergenheim, c’est ce pauvre diable de Lambernier?

—C’est vrai! balbutia Christian, qui, malgré sa fermeté, ne put s’empêcher de détourner les yeux.

—Le menuisier!... noyé!... c’est effroyable...; je ne l’aurais pas reconnu... comme il est défiguré! s’écrièrent à la fois tous les autres en se pressant pour contempler de plus près ce spectacle hideux.

—Voilà une triste manière d’échapper à la justice, observa le notaire d’un ton philosophique.